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DÉCRYPTAGE – De caractère marginal, les relations Arménie-Iran peuvent-elles devenir stratégiques ?

La carte du « Carrefour de la Paix » que Nikol Pachinian a présentée à Tbilissi

Par Marc DAVO

La récente réunion ministérielle de Téhéran (23 octobre 2023) d’après la formule consacrée de 3+3 (Iran-Turquie-Russie et Arménie-Azerbaidjan-Géorgie) que le gouvernement de Tbilissi a refusé d’y participer et surtout, le même jour à Erevan, la visite du ministre iranien des Routes, Mehrdad Bazrpash, ont défrayé la chronique régionale. Erevan et Téhéran ont conclu le projet de construction d’un tronçon de la route Sud-Nord  du mégaprojet d’axe Inde-Golfe persique-mer Noire-UE.  

Il fut un temps, les médias proches de l’opposition parlementaire en Arménie invitaient à tout bout de champ experts auto-proclamés iranologues et commentateurs politiques, pour déverser sur les ondes de radio et écrans de tv leurs “analyses” et surtout leurs critiques à l’égard du gouvernement d’Erevan. Celui-ci “accordait peu d’intérêts” aux relations arméno-iraniennes, selon eux. Vardan Voskanian, comme Abraham Gasparian avant lui, recommandaient une alliance sous forme d’axe stratégique entre l’Arménie, la Russie et l’Iran. Ils négligeaient carrément le poids des divergences d’intérêts qui pouvaient exister entre ces pays, de même que le facteur d’influence déterminante des puissances internationales sur une telle configuration. 

1- L’Arménie et le Moyen-orient dans l’Histoire

Même si l’Arménie doit être considérée comme ayant appartenu à la sphère civilisationnelle occidentalo-chrétienne, elle relevait du Moyen-orient lato sensu, de par sa géographie. L’empire perse comme la Sublime Porte à Constantinople intégraient les régions à population arménienne dans leurs politiques nationales, ne fut-ce qu’en raison des guerres successives au cours des siècles pour la possession ou le maintien en leur possession de ces régions. Ce n’est qu’après les deux traités de Gulistan (1813) et de Turkmentchay (1828) à l’issue des guerres perso-russes suivies des annexions de vastes régions du Sud-Caucase que le pays arménien a été politiquement, économiquement  et culturellement réorientée vers le monde slave. La révolution bolchévique et la création de l’Union soviétique a renforcé la séparation de l’isthme caucasien du reste du Moyen-orient.

L’effondrement de l’URSS a de nouveau ouvert des perspectives de réinsertion de l’Arménie indépendante dans la région. Cependant, la persistance au pouvoir à Erevan d’une classe politique issue du système soviétique, plus ou moins pro-russe, moins encline à rechercher des liens avec les pays du Moyen-orient, d’une part et d’autre part, le conflit du Haut-Karabakh qui a suscité la méfiance des pays arabes (l’Arabie saoudite n’a jusqu’à présent  pas de relations diplomatiques avec l’Arménie, sans doute en raison des pressions turco-azerbaïdjanaises), a maintenu l’Arménie quasiment hors de l’espace moyen-oriental. Les relations de l’Arménie avec les pays arabes et l’Iran sont restées limitées. 

2- L’intermède 

La disparition de l’URSS a suscité des espoirs chimériques à l’époque  pour les puissances régionales. La Turquie convertie au néo-ottomanisme rêvait au grand Touran du Bosphore à la muraille de Chine. Pour sa part, la République islamique a tenté de récupérer ce qui restait de l’espace chiite post-soviétique -Azerbaidjan, Tadjikistan, …, pourquoi pas l’Arménie, bien que chrétienne. Au Sud-Caucase, elle a concocté dans la précipitation une politique pro-Azerbaidjan dont les raisons seraient longues à développer dans le cadre de cet article. Les autorités religieuses y ont expédié de grande quantité de coran (qui d’ailleurs ont subi l’autodafé par les autorités de Bakou) et objets cultuels, des formateurs religieux, etc. Aucune aide aux minorités telles que la minorité talishe, pourtant d’origine iranienne, ou autres. La même attitude réservée a été observée à l’égard de la question du Haut-Karabakh ; la priorité pour Téhéran étant le respect de l’intégrité territoriale de l’Azerbaidjan. La demande de développement des relations économiques de la part de Stepanakert n’a pas été prise en compte. Les responsables officiels iraniens qui s’y rendaient discrètement ne s’intéressaient qu’aux aspects sécuritaires concernant la frontière. 

Avec l’Arménie, des déclarations officielles et peu de concrétisations, à l’instar du projet de ligne de chemin de fer ont marqué chaque visite officielle. Seule la fourniture du gaz iranien pour les besoins du marché arménien a été réalisée. Il est vrai que les Russes ont fait pression sur le gouvernement de Robert Koctharian pour réduire la capacité du gazoduc, afin que le gaz iranien ne puisse pas transiter vers d’autres marchés extérieurs au détriment du gaz russe. Finalement le géant Gazprom a mis la main dessus expropriant de fait le gouvernement arménien, dans un processus de verrouillage de “l’étranger proche” (pays anciennement soviétiques), enclenché par Vladimir Poutine.  L’ère Pachinian à ses débuts s’est retrouvée dans la suite de ce processus avec les mêmes paramètres et contraintes qui avaient façonné les relations extérieures d’Erevan.

3- Les mégaprojets 

La route de la soie a d’abord été évoquée dans des cercles restreints, puis les masses médias internationaux ont saisi cette problématique pour diffuser des commentaires de tous genres sur les motivations et les conséquences de la réalisation d’un tel projet souhaité par la Chine. Tout le monde a voulu se placer sur cette route afin de bénéficier de ses retombées positives.  Finalement, la voie dite médiane semble être la plus  rentable et donc raisonnable. Elle irait de la Chine vers l’ouest en direction de la mer Caspienne puis vers l’Europe. Parallèlement à ce mégaprojet, un autre mégaprojet, concurrent du premier ou plutôt apparaissant comme une alternative, a été mis dans la balance. Grâce à des travaux d’infrastructures à réaliser (port iranien de Chahbahar, modernisation du réseau ferroviaire iranien, construction d’une route à travers l’Arménie et utilisation du réseau géorgien), l’Inde établirait sa liaison avec l’Europe via le golfe Persique, l’isthme du Sud-Caucase et la mer Noire.  Ce projet aurait, semble-t-il, les faveurs des Etats-Unis et de l’UE.

Dans ces conditions, la frontière entre l’Iran et l’Arménie (la bande de Meghri) requiert toute son importance géostratégique. L’Iran s’oppose alors à toute modification de sa frontière (nord-ouest) avec l’Arménie ; une frontière qui dans la configuration actuelle lui permettra d’atteindre l’Europe via l’Arménie, la Géorgie et la mer Noire. Le guide suprême de la République islamique l’annonce sans ambages aux présidents turc et russe présents à Téhéran en juillet 2022.  Les Etats-Unis et l’UE dans une moindre mesure qui craignent la montée en puissance de la Chine privilégient l’Inde et l’axe golfe persique-mer Noire, il est vrai, en gestation lente. 

4- Le momentum historique favorable pour l’Arménie

Ainsi, observe-t-on la possibilité d’une convergence d’intérêts stratégiques entre l’Occident et l’Iran sur le mégaprojet indien. En ce sens, les déclarations de Washington puis de Paris sur la responsabilité de Téhéran dans l’organisation des événements du 7 octobre marqués par l’attaque du Hamas contre les localités d’Israël autour de la bande de Gaza est révélatrice de l’attitude mesurée de l’Occident vis-à-vis de l’Iran. Alors que cette attaque est utilisée par le gouvernement Netanyahu pour clamer l’implication de l’Iran dans la préparation de la guerre, l’Occident se montre prudent s’abstenant de toute accusation hâtive contre la République islamique.   

Un autre indicateur serait le résultat des négociations de Londres cet été entre Américains et Iraniens autour de la libération des citoyens des Etats-Unis retenus en Iran en contrepartie du dégel de 6 milliards de dollars des avoirs iraniens et de leur transfert à une banque qatariote avec la condition d’utiliser la somme en question dans les projets de modernisation du réseau de transport. Peu de temps après, la presse annonce la visite de la délégation iranienne  pour la signature du contrat de construction de la route Agarak (poste-frontière arméno-iranienne) à Kajaran, dont la conclusion se heurtait à des problèmes posés par des questions financières selon les autorités arméniennes. 

L’essentiel des relations entre l’Arménie et l’Iran concerne le domaine des infrastructures routières et de l’énergie. Le marché arménien reste étroit pour les biens de fabrication iranienne. L’Arménie apparaît comme un pays de transit pour l’Iran (transit pour ses matières premières énergétiques vers l’UE avec la construction de la route sud-nord ou d’un futur oléoduc et/ou gazoduc et aussi pour ses biens industriels à destination du marché que représente la Communauté économique eurasiatique).

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Vu ce qui précède, la proposition du Premier ministre Pachinian au Parlement européen au sujet du “Carrefour de la paix” illustré par la carte qu’il a présentée lors de sa visite à Tbilissi paraît étrange. L’idée du carrefour induit l’existence d’une voie est-ouest qu’utiliserait la Chine sur le territoire arménien croisant une autre voie, en l’espèce, l’axe Sud-Nord (mégaprojet Inde-golfe persique-Caucase du sud-mer Noire) correspondant à la stratégie définie par les Occidentaux. En introduisant la problématique de la voie médiane est-ouest, l’Arménie se mettrait en contradiction avec la stratégie de l’Occident qui  favorise plutôt l’option indienne. L’insistance des Etats-Unis et de la France sur l’intangibilité des frontières méridionales de l’Arménie (la province de Syunik) contrecarrant l’agression éventuelle de l’Azerbaidjan relève bien de cette configuration. Affaire à suivre…

Éditorial