18/02/2021

Le retour de Serge Sarkissian en politique


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Lundi dernier, ArmNews TV a diffusé la première partie du long entretien du troisième président et Premier ministre de la République d'Arménie, Serge Sarkissian. La semaine dernière, Robert Kotcharian avait également annoncé son retour à la politique dans plusieurs entretiens. Il semble que le moment est venu de tirer les conclusions politiques de la défaite écrasante de l'Arménie lors de la seconde guerre d'Artsakh. Le front de l'opposition politique place ses pions. C'est l'occasion pour les figures de l'ancien régime de revenir dans l'arène politique, en considérant que la parenthèse de la révolution de Velours est refermée et que les pillages et les illégalités du passé peuvent être pardonnés.

La première partie de l'entretien de Serge Sarkissian était consacrée au processus de paix du Haut-Karabagh et aux échecs diplomatiques de la partie arménienne. Avant la publication du présent numéro, nous n'avons pas pu nous familiariser avec la deuxième partie de l'entretien. Mais la première partie contient déjà des sujets très importants. Le premier point frappant est la manière dont Serge Sarkissian qualifie Nikol Pachinian, désigné tout au long de l'entretien sous le nom de « kapitoulant » (« capituleur »). La dénomination utilisée par Serge Sarkissian est plus politique que celle de « traître » adoptée par le « Front pour le salut de la patrie ». Si le Parti républicain dirigé par Serge Sarkissian fait également partie de la coalition des 17 partis d'opposition, cet entretien révèle cependant déjà des divergences d'opinions, qui avec le temps pourraient engendrer une scission au sein de l'alliance.

Après l'entretien de Robert Kotcharian, celui de Serge Sarkissian est un signal de son retour en politique. Si le retour du premier est une nouveauté, étant donné que depuis 2008, il s'était retiré de la vie politique pour profiter des fruits de la richesse usurpée, celui du second est bien plus logique. Car, tout d'abord, au niveau individuel, Serge Sarkissian tient à redorer son honneur. De plus, il ne s'était jamais complètement retiré de la vie politique. Il est resté toujours le chef du Parti républicain, qui s'est présenté aux élections législatives et est devenu après la guerre l'un des trois principaux partis d'opposition. Après la révolution de Velours, ses partisans au sein de l'administration se sont opposés aux changements de la révolution et ont poursuivi la lutte, surtout dans le domaine de la justice et dans les médias. Et désormais, après la défaite, l'occasion est plus que choisie pour réapparaître sur la scène politique, afin de protéger les membres et partisans du Parti républicain des poursuites judiciaires pour la restitution des richesses qu'ils ont accumulées.

Après avoir démissionné du poste de Premier ministre sous la pression du mouvement populaire en 2018, il est naturel que Serge Sarkissian ait beaucoup à dire. Bien plus que Robert Kotcharian. Ses propos et ses décisions politiques seront commentés aujourd'hui à la lumière de la récente défaite en Artsakh. La première affirmation selon laquelle il a « accepté de rester Premier ministre de la République d'Arménie pour mettre en oeuvre le Document de Kazan, qui prévoyait de définir le statut du Haut-Karabagh en dehors de l'Azerbaïdjan », justifierait sa décision d'être resté Premier Ministre, malgré la promesse publique qu'il avait faite de ne pas vouloir accéder à ce poste. La déclaration selon laquelle la révolution de Velours ait été un « mouvement anti-Karabagh » est inadmissible et maladroite, pour ne pas dire insultante. C'était une déclaration visant à humilier le peuple arménien, le point sans doute le plus faible de son discours, qui trahit la terrible tentative d'auto-justification de l'ancien président.

Tout aussi surprenant était son déni absolu de l'adoption de la doctrine « Pas de concessions », apparaissant ainsi comme un partisan de règlement du conflit à la fois global ou par étapes. Dans les deux cas, il explique même clairement les avantages que le Haut-Karabagh aurait obtenus à divers stades de la reconnaissance internationale de son statut. Il sera certainement très instructif d'entendre la réaction de l'ancien président Levon Ter-Petrossian sur les raisons pour lesquelles il avait été contraint de démissionner en février 1998. Tout comme il serait intéressant d'entendre la réaction de Robert Kotcharian, de la Fédération révolutionnaire arménienne et d'autres partis politiques, qui étaient de féroces défenseurs de la doctrine du « Pas de concessions ».

Malgré toutes ses explications, Serge Sarkissian n'a pas évoqué une seule fois le facteur turc et l'accord russo-turc, et la mise à l'écart de la médiation des États-Unis et de la France, les deux pays occidentaux coprésidents du groupe de Minsk. Il n'a même pas fait la moindre allusion à l'échec des protocoles de 2009. Il a parlé comme le président d'un pays qui disposerait de tous les leviers du pouvoir et d'indépendance. Cependant, la réalité a montré que l'Arménie est un État fortement dépendant des pays étrangers, notamment pour l'aide extérieure, l'armement, le travail ou les capitaux étrangers. Tant que cette prise de conscience n'aura pas été faite, l'indépendance restera un fruit lointain et inaccessible.

J. Tch.

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Mots clés associés : Jiraïr Tcholakian 
Dernière mise à jour : 18/02/2021 13:04