06/02/2019

« Rien ne se perd, tout se transforme »

Par Achod Papasian 

Rencontre avec Annie Agopian, ancienne directrice de la Maison Populaire de Montreuil, à l'occasion de son départ en retraite

 

Ce n'est pas une mince affaire de vivre son identité au quotidien et surtout d'assumer les conséquences plus ou moins heureuses de l'appartenance à une communauté, loin de sa terre natale, et de revendiquer ses origines dans un pays où l'on n'est pas considéré pas comme natif. Tout au long de sa vie, Annie Agopian a été confrontée à ce grand dilemme : vivre en Arménie soviétique en tant qu'Arménienne de France ou bien vivre en France en tant que Française d'origine arménienne ?

Née à Erevan de parents arméniens de nationalité française, Annie fréquentait l'école française d'Erevan pour pouvoir parler couramment le français et s'intégrer rapidement à la culture française une fois rentrée en France. À l'école, en plus du français, elle apprend l'arménien et le russe. À la maison, ses parents ne parlent que le français. Ce n'est qu'à l'extérieur qu'elle pouvait pratiquer l'arménien, dans la rue, où elle passait son temps à jouer au ballon avec les filles et les garçons de son âge. C'est là, dit-elle, qu'elle a appris à soigner toute seule ses genoux toujours écorchés.

Comme d'autres enfants de parents arméniens de France revenus s'installer en Arménie lors du « nergaght » [rapatriement] de 1947, Annie a grandi dans le « milieu français » d'Erevan, où ses parents s'étaient rencontrés.

Pour la petite histoire, les parents d'Annie disaient qu'ils seraient rentrés en France avant même que leur fille ne soit en âge de gouter le pain arménien...

Le sentiment de vouloir partir d'Arménie était omniprésent. C'était un souhait primordial, indispensable et non négociable. On ne parlait que de ça : il fallait rentrer en France. Annie accompagnait souvent sa mère à l'OVIR [le bureau des Affaires étrangères] pour négocier, vérifier, suivre, relancer les formalités permettant d'obtenir les visas pour la France.

En se remémorant son enfance, on fait remonter les sentiments intimes, tendres et douloureux d'un passé lointain, mais si proche qu'on peut les ressentir comme s'ils dataient d'hier ! C'est cela même qui se produit lorsqu'Annie me raconte un épisode marquant et cocasse de son enfance. Un jour, Annie, alors âgée de cinq ans, remarque une drôle d'agitation chez ses parents et les voisins, tous pris de panique. « J'ai demandé à mon père, ce qui se passait. Il m'a répondu : "C'est la sorcière." ». À ces mots, Annie ne sait plus où se cacher ! Le premier voisin, un bijoutier, court chez son voisin pour cacher chez lui son matériel et ses bijoux. Quelques minutes plus tard, il revient en sueur pour récupérer ses bijoux, alors que celui chez qui il avait déposé sa marchandise, un tapissier, court chez l'autre voisin pour cacher chez lui ses outils. Ensuite, c'est au tour du père d'Annie, un ébéniste, de cacher ses produits chez son voisin. Et ainsi, tout le quartier se transforme en ruche affolée, à cause de la visite surprise des contrôleurs d'Etat venus vérifier que les familles ne fabriquent rien illégalement chez eux. En Arménie soviétique, on ne produisait que dans les usines. Découvrir un objet fabriqué en cachette chez quelqu'un, pouvait avoir de lourdes conséquences...

Annie n'a jamais joué avec sa poupée blonde, trop éloignée de son imaginaire et qu'elle allait jusqu'à trainer dans la boue. Elle lui préférait sa poupée faite de bouts de bois et de chiffon confectionnée par sa grand-mère. Pour s'amuser, elle grimpait dans les mûriers pour cueillir des fruits, jouer au football, tout en s'efforçant de résister à toutes les formes d'éducation qui tenter de l'enfermer. Et ce n'était pas une mince affaire, avoue-t-elle.

Pour aller à l'école, Annie devait faire un bon bout de chemin : « Je passais par le grand parc où trônaient la statue de Lénine, les portraits de Marx, Engels et Staline, et plus loin, un camp de Komsomol, où ils faisaient des parades. J'étais toujours à côté, jamais dedans, comme si ce n'était pas mon affaire. Plus tard, on m'a passé au coup l'écharpe rouge des pionniers : j'était en âge de la porter et il était hors de question d'y échapper. »

À l'âge de 10 ans, Annie déménage avec ses parents à Vitry-sur-Seine dans le quartier des Italiens où elle grandit. A l'école primaire - pas encore mixte - elle découvre d'autres cultures issues de l'immigration en fréquentant ses copines algériennes, qui habitaient toutes dans la cité « Balzac ». « Je me suis retrouvée dans le bain de la sonorité d'autres langues. Nous étions tous en phase d'intégration, d'assimilation. Ainsi, ce n'est que bien plus tard que j'ai cherché à me rapprocher de la communauté arménienne. » Une communauté aux facettes très variées à laquelle elle avait parfois du mal à s'identifier.

Après le lycée, Annie étudie la sociologie à la Sorbonne et anime un atelier de théâtre dans un centre psychothérapique pour enfants. En mai 1981, elle décroche un poste d'animatrice à la Maison Populaire de Montreuil et en 1987. Elle est bientôt nommée directrice de ce centre de rayonnement artistique et culturel. C'est dans cette structure qu'elle va oeuvrer la majeure partie de sa vie, fidèle à sa devise : « Nous, les Arméniens, nous sommes des bâtisseurs ».

Dans les années 1985, Annie retrouve un ami d'enfance, Serge Avédikian, avec qui elle avait partagé les bancs de l'école française d'Erevan de ses 6 à ses 10 ans. Celui-ci avait fondé en 1982 l'Association Audiovisuelle Arménienne (AAA) avec d'autres professionnels arméniens du milieu du cinéma, afin de promouvoir le film arménien en France. Annie s'engagea dans cette aventure qui lui permis de renouer avec ses origines et d'exprimer sa relation à son arménité dans un cadre artistique.

Au cours de sa collaboration avec L'AAA, elle a réalisé une série de panneaux pour une exposition retraçant l'histoire du cinéma arménien lors d'un festival à l'Entrepôt. C'est par le biais de cette association qu'elle a rencontré Georges, qui deviendra le père de ses enfants, Viken et Dikrane. En 1989, des membres de l'AAA sont présents au festival du film de Pesaro (Italie) pour préparer le quatrième festival auquel participant plusieurs cinéastes arméniens, dont Artavazd Péléchian. A l'occasion de de la venue en France de ce dernier, Annie décide de contacter le directeur du cinéma Méliès de Montreuil afin d'organiser une projection spéciale de son oeuvre. Et c'est devant une salle comble que ses films « Notre siècle », « Les saisons » et « Nous » seront projetés pour la première fois en région parisienne.

Plus récemment, dans le cadre de la commémoration du centenaire du génocide des Arméniens, elle a également organisé une soirée artistique de l'association montreuilloise « Momig » à la Maison Populaire, ainsi qu'une soirée de projection au cinéma « Le Méliès » d'une sélection de films : « Le Scandale Paradjanov ou la vie tumultueuse d'un artiste soviétique » de Serge Avédikian et « Le Voyage en Arménie » de Robert Guédiguian, en présence des réalisateurs.

L'un des futurs projets d'Annie est de retourner en Arménie sur les traces de son enfance, de découvrir les régions, hors des sentiers battus, et de retrouver ses amis d'enfance. Et si son ami Serge avait pour projet de réaliser en Arménie un nouvel opus de « Que sont mes camarades devenus », elle serait plus que ravie d'y participer...

Car en effet, « rien ne se perd, tout se transforme ».

C. M.

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Mots clés associés : Cinéma - Paradjanov 
Dernière mise à jour : 06/02/2019 13:08