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ANALYSE – Viendra, viendra pas ?

Aussi bizarre que cela puisse paraître, les médias et réseaux sociaux du Sud-Caucase parlaient, la semaine dernière, d’un déplacement que le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, effectuerait  en Arménie et en Azerbaïdjan.  Vrai ou faux, cette information mériterait d’être analysée, même si l’on dispose de peu d’éléments précis.

Les sources officielles à Bakou nient l’existence d’un projet de déplacement de Zelensky en Azerbaïdjan. Erevan, pour sa part, ne dit ni oui, ni non à la question relative à cette visite en Arménie. Cependant, en parcourant les annonces sur les réseaux sociaux, on avait l’impression qu’il s’agit d’une certitude.

Dans l’éventualité d’un tel projet de visite, on peut légitimement s’interroger sur les motivations qui auraient incité le dirigeant ukrainien à prendre un risque non négligeable. Il serait certainement porteur de messages à ses interlocuteurs arméniens et azéris, à n’en pas douter et son geste aurait ciblé, en premier lieu, le Kremlin. Interrogé à ce sujet par Robert Ananian, directeur de Factor-TV, une plateforme d’information qui se veut objective et indépendante, Aram Sarkissian, chef du parti « La République » et frère de Vazguen Sarkissian, estime que Volodymyr Zelensky, en se rendant au Sud-Caucase, mettrait les dirigeants qu’il rencontrerait, en l’occurrence Nikol Pachinian et Ilham Alev, « face à un choix politique ». Il convient de rappeler que James O’Brien, Adjoint du secrétaire d’Etat américain, avait auparavant tenu des propos soulignant l’importance d’une prise de position claire dans la confrontation entre les valeurs défendues par l’Occident global et les régimes réputés autoritaires comme la Russie poutinienne. 

En ce qui concerne le Sud-Caucase, proprement dit, eu égard aux récentes prises de position d’Erevan, marquées par la non-participation aux structures de l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective) dominée par Moscou ou par l’acceptation des formats de négociations proposés par Washington et Bruxelles ou par la « baisse du niveau des prétentions » pour ce qui était le conflit du Haut-Karabakh…, l’Occident est enclin à faire des pas en direction des pays où les valeurs démocratiques sont officiellement appréciées, dont l’Arménie. Il semble que les pays occidentaux acceptent de plus en plus que le problème des frontières (Moldavie, Arménie, …) est en rapport avec la déclaration d’Astana en 1991 (reconnaissance de l’intégrité territoriale des Etats issus de l’ex-URSS) (*).

L’Arménie avait reconfirmé cette déclaration aux réunions du Conseil européen à Prague (oct. 2022) et à Grenade (oct. 2023). C’est un signe positif du point de vue occidental. L’Azerbaïdjan reconnaissait jusqu’en 2020 les termes de cette déclaration, mais Ilham Aliev a commencé à tergiverser à partir de sa victoire militaire contre l’Arménie en 2020, par des déclarations visant « Erevan, ville azérie, le Syunik partie de l’Azerbaïdjan occidental, etc ».

Par ailleurs, il semble également que l’Occident et particulièrement les États-Unis aient tracé, après l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN, une ligne d’intérêt stratégique pour l’Occident de la frontière nord de la Norvège (limitrophe de la Russie) en passant par la frontière orientale des pays baltes, la Pologne et qui inclut l’Ukraine et le Sud-Caucase. Dans cette configuration, Bakou devrait alors se positionner, soit dans le camp de l’ouest soit, dans la sphère des régimes autoritaires.

On peut supposer aussi que l’Ukraine, par cette visite, endosse un rôle politique nouvelle consistant à contrebalancer l’influence turque et iranienne dans la sous-région sud-caucasienne. Dans cette hypothèse, le positionnement de l’UE (Union européenne) apparaît un peu ambigu. De plus en plus d’analystes croient que certaines forces en Europe voudraient pousser la Turquie (une fois revenue au bercail occidental) à être le facteur d’affaiblissement de l’influence russe et iranienne dans la sous-région (**).

En tout état de cause, concernant la supposée visite, le risque d’atteinte physique pour Zelensky reste très élevé. Si les Russes ont procédé à une frappe par missile tout près du lieu de la visite de Zelensky, à Odessa le 6 mars dernier,  venu accueillir le Premier ministre grec Mitsotakis, ils ne devraient pas hésiter à tenter le coup à Erevan, compte tenu du degré élevé de pénétration des services russes (FSB et GRU) dans l’administration et forces de sécurité d’Arménie. Comble du malheur, ils sont présents même à l’aéroport de Zvartnots, c’est-à-dire à l’arrivée même des hôtes du gouvernement arménien. 

Le président ukrainien lui-même a avoué sur RAI (Télévision italienne), le 8 mars, que « Poutine avait essayé de l’assassiner plus de dix fois ». En France même la visite du président Zelensky a fortement mobilisé les services concernés vu son cortège très renforcé se déplaçant à toute allure dans les rues de Paris.

Dans ces conditions, est-ce encore une désinformation, un infox, nouveau terme en français pour désigner le fake news ? Le monde médiatique est habitué à des coups sournois du FSB (service de renseignements russe, héritier du KGB). Et, cette fois-ci, à Moscou, ce faisant, a-t-on l’attention d’accuser les autorités arméniennes de connivence avec « les Nazis ukrainiens » ? Curieusement, ces derniers temps à Bakou, on a entendu évoquer la « dénazification à opérer à Erevan… ». 

Armand M.

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(*) Cette déclaration n’a pas stipulé la reconnaissance du tracé des frontières qui relèvent d’une décision administrative interne soviétique

(**) Toivo Klaar, représentant de l’UE pour le Sud-Caucase, lors du forum d’Antalya (1-3 mars 2024)  a, en substance, exhorté  la Turquie à être plus active en Arménie. 

Éditorial