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« Arménie historique », « Arménie réelle »

Le 10 avril, lors de la discussion du rapport sur les résultats du plan du gouvernement pour l’année 2023 à l’Assemblée nationale, le Chef du gouvernement de l’Arménie, au lieu de présenter une évaluation de divers programmes sociaux et économiques de la République d’Arménie, s’est appliqué à traiter la confrontation de deux visions : « l’Arménie historique » versus « l’Arménie réelle ».

Même si l’inquiétude est grande de voir apparaître au Moyen-Orient une grande guerre régionale Iran-Israël, la défaite de la guerre de 44 jours, le nettoyage ethnique et la désintégration de la République d’Artsakh, occupent le haut du pavé en Arménie et obligent la population, le gouvernement et l’ensemble de la classe politique arménienne de percevoir les réalités internationales et nationales sous un autre angle. Que nous soyons d’accord ou non avec la formulation contradictoire du Premier ministre, cette référence est la conséquence d’une grande perte historique, une génération de jeunes tués ou handicapés, perte du terroir arménien historique de l’Artsakh et du patrimoine culturel national. Et cela oblige de revoir de nombreuses idées, des perceptions, des analyses, des alliances stratégiques et des préjugés concernant le passé et l’avenir.

En tant qu’Arméniens de la diaspora, il est naturel que la mémoire de l’Arménie historique, de l’Arménie occidentale, et de son héritage soient toujours présents en nous. Elle accompagnera également le citoyen arménien, en tant qu’histoire et culture. Parfois aussi à cause de liens parentaux, pendant la Première Guerre mondiale, nombreux émigrés se sont installés en l’Arménie orientale, ainsi qu’après la Seconde guerre mondiale, lors du grand rapatriement. Pourquoi et dans quelle mesure ces deux concepts s’opposent-ils ?

Le mobile politique est indéniable. Après son arrivée au pouvoir, le leader de la révolution de velours a été accusé par ses prédécesseurs, dès le premier jour, de « vendre l’Artsakh ». Au début, il a annoncé qu’il était le dirigeant élu par les citoyens arméniens d’Arménie et qu’il ne représentait pas l’Artsakh. Cependant, il a rapidement accepté d’annoncer depuis la place de Stepanakert que « l’Artsakh, c’est l’Arménie et point final ». Arrivé au pouvoir grâce à une révolution populaire non-violente, il avait la capacité et l’opportunité d’opérer des changements politiques importants, mais il n’avait pas la profonde conviction politique de Levon Der Petrosian selon laquelle il est nécessaire d’emprunter le chemin de la réconciliation, en cédant au moins cinq des sept régions occupées ou « libérées »… Naturellement, ce qui confortait le Premier ministre était l’assurance du commandement de l’armée et du ministère de la Défense selon lesquels l’armée arménienne pouvait résister à toute attaque azérie. La déclaration du ministre de la Défense – « Nouvelle guerre, nouveaux territoires » – confirmait ce point de vue.

Cependant, au plan international, compte tenu de la reconnaissance de l’Artsakh, comme faisant partie de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan par les États occidentaux et la Russie, du désengagement de l’alliance russo-arménienne, du renforcement de l’alliance turco-azerbaïdjanaise, de la modernisation de l’arsenal de l’Azerbaïdjan, l’arrogance des chefs militaire de l’armée arménienne et le schisme de la classe politique à l’intérieur du pays ont amené à ce que l’attaque sur l’Artsakh se déroule sans opposition internationale sérieuse malgré les nombreux crimes de guerre.

En Arménie, les partisans de « l’Arménie historique » voient l’Empire russe comme le défenseur séculaire de l’Arménie contre les Turcs, alors que la capitulation de l’Artsakh a prouvé le contraire. Et ceux de l’ « Arménie réelle » veulent sortir de cette logique de guerre en suivant le sentier de la paix. Ces changements poussent à la redéfinition des partenariats stratégiques de l’Arménie. À la fin de la guerre, la Russie avait réussi à éloigner complètement l’Occident du Caucase du Sud, mais elle a dilapidé son avantage stratégique au cours des deux années suivantes, perdant la confiance des Arméniens d’Artsakh et d’Arménie, au point de risquer son élimination totale de la région..

J. Tch.

Éditorial