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Arméniens et Juifs : L’après-génocide.  Reconstruire, se souvenir et transmettre

Ouverture de la troisième rencontre : (de gauche à droite) Hervé Georgelin (Université Nationale d’Athènes – Iôanis Capodistria) – Gilles de Rapper (École Française d’Athènes) – Odette Varon-Vassard (Musée Juif de Grèce)

 

Arméniens et Juifs : L’après-génocide. 

Reconstruire, se souvenir et transmettre (1)

Nous présentons ci-dessous le thème intitulé « Arméniens et Juifs : L’après-génocide. Reconstruire, se souvenir et transmettre » étudié lors de la dernière d’une série de trois rencontres universitaires qui se sont tenues à l’École Française d’Athènes et dont le titre général était « Arméniens et Juifs dans les métropoles de l’Europe du sud-est – Apparition, évolution et génocides, état présent ». 

La troisième et dernière rencontre universitaire du programme de recherche porté par Odette Varon-Vassard et Hervé Georgelin à l’École Française d’Athènes a eu lieu dans les locaux de l’École au 6, rue Didotou. Cette dernière rencontre était consacrée au temps de la reconstruction, de l’élaboration et de la possible transmission après les ruptures historiques majeures que constituèrent les événements traumatiques de 1915 dans l’Empire ottoman et des années qui suivirent 1942 en Europe sous occupation nationale-socialiste. 

Il est souvent même inconnu aux jeunes étudiants de l’Université Nationale d’Athènes-Iôannis Capodistria que la population de la Grèce contemporaine ne compte pas uniquement des citoyens d’origine ou de foi grecque-orthodoxe. À côté de cette majorité, d’autres sont présents parmi nous héritant d’autres récits et partiellement d’une histoire différente de ceux du gros de la population. Cette remarque est pertinente pour l’ensemble de la péninsule balkanique. Les Arméniens et les Juifs vivent dans les Balkans depuis des siècles et y sont toujours présents malgré toutes les difficultés rencontrées.

Ce programme de recherche a été organisé en trois étapes. La première fut consacrée à la vie de ces deux populations dans des cadres politiques non nationaux : celui des Habsbourg and et celui de l’Empire ottoman. Nos activités ont commencé en novembre 2022 (2). Cette période est parfois considérée comme un Âge d’Or par les deux groupes, la plupart du temps à l’aise avec les loyautés dynastiques et la mobilité géographique sur de vastes territoires dans un cadre juridique une relative autonomie interne aux communautés. Cet Âge d’Or fut cruellement détruit. Sa destruction constitua l’objet de notre seconde rencontre qui eut lieu en novembre 2023. En ce qui concerne les Arméniens, ils furent soumis aux persécutions de l’Empire ottoman (massacres hamidiens de 1894-1896, massacres d’Adana en 1909) et au plan d’extermination appliqué par les Jeunes-Turcs (débutant en 1915 par des massacres et une expulsion massive – tehcir – prenant de nouvelles formes atrοces dans les déserts de Syrie dans les années suivantes –déportations répétées, sevkiyat, et massacres – katliam). Dans le cas des Juifs, l’Occupation allemande de l’Europe du sud-est et la Conférence de Wannsee (janvier 1942) mirent souvent un terme à la vie juive de ces régions. Le phénomène est spectaculaire en ce qui concerne la déportation et l’assassinat des Juifs de Salonique en 1943 (3). 

Odette Varon Vassard – “L’expérience de la déportation, de la Résistance et du sauvetage : Histoire, mémoire et transmission.”

La troisième rencontre qui vient juste d’avoir lieu les 16 et 17 mai 2024 fut conçue pour traiter des possibilités de survie après l’extermination, à la fois pour les survivants et leurs possibles héritiers. Ce troisième événement était caractérisé par son interdisciplinarité, et avait pour but de provoquer des discussions entre historiens, linguistes, spécialistes du champ psychanalytique and une sociologue. Des orateurs venus de différents lieux – Paris, Berlin – ayant des origines géographiques différentes– France, Turquie, Serbie, Grèce, Liban, Pologne – ont rencontré à Athènes leurs collègues athéniens. Les quatre sessions eurent un public fourni. Elles étaient également retransmises sur la Toile et les vidéos seront disponibles sur YouTube incessamment. La troisième rencontre de notre programme a été co-financé par la Fondation Gulbenkian sise à Lisbonne (4), et le SEDYL (5), un laboratoire de linguistique conjoint à l’ INALCO et au CNRS a pris en charge les frais de déplacement d’un des orateurs. 

Les conférencières inaugurales de gauche à droite : Janine Altounian et Annette Wieviorka, réagissant généreusement aux exposés

Annette Wieviorka fut notre première oratrice inaugurale (6). La célèbre historienne, spécialiste de l’extermination des Juifs européens brossa un panorama général de la situation actuelle de son sujet. À cause de changements démographique en cours en Europe et des nouveaux conflits en Israël / Palestine déclenchés par les crimes odieux d’Octobre 2023 et de la campagne militaire israélienne en cours dans la Bande de Gaza, la Shoah est soumise à des courants de bagatellisation et des efforts de relativisme dans les pays où les descendants des survivants juifs vivent et y voient leurs vies mises en danger soit en diaspora, soit au Proche-Orient. Malgré le travail phénoménal de recherche, de publication et d’enseignement, c’est comme si cette séquence historique devait être occultée. La seconde oratrice fut notre collègue Odette Varon-Vassard (7). Prenant le chemin ardu de la microstoria, Odette nous immergea dans les eaux macabres de la Grèce sous occupation nazie et dans les itinéraires divergents de différentes branches de sa propre famille. Certains durent sauvés de déportation grâce à deux cas de figure distincts articulant leur propre réactivité, prise de décision et initiative mais aussi grâce à l’aide de Justes grecs-orthodoxes tandis que d’autres durent déportés et assassinés. Certains membres de sa famille déjà déplacés en enfermés dans des camps de travail bulgares échappèrent aux déportations par le train en partance de la Thrace grecque. 

La seconde session fut consacrée aux langues des groupes victimes. Anaïd Donabédian-Demopoulos esquissa la survie de l’Arménien occidental (արեւմտահայերէն) en différents contextes : le cadre institutionnel puriste établi en Syrie-Liban, la marge sociale de la France démocratique, les espaces laissés par les structures communautaires aux États-Unis d’Amérique ont pour résultat le lent ou rapide déclin de la maîtrise spontanée de l’Arménien occidental vernaculaire. La Grèce fait figure de cas intermédiaire où la maîtrise orale n’est pas perdue et où quelques écoles (le collège à Nikaia / Kokkinia en particulier [8]) sont motivées pour renouveler les approches pédagogiques. Le cas bulgare contraste, la communauté arménienne locale se plaçant désormais hors de toute chaîne de transmission de la langue. Željko Jovanović traita du maintien et/ou de la disparition du judéo-espagnol (djudezmo) tels que l’ont vus et vécus trois auteurs juifs de Serbie, Bosnie et de Macédoine du Nord. La troisième plume, Jamila Kolonomos (1922-2013) était un exemple frappant de production littéraire en djudezmo dans la Skopje yougoslave, alors que toute la communauté juive avait été exterminée sauf quelques personnes et cette langue réduite au silence. Les œuvres de Jamila Kolonomos doivent trouver leurs lecteurs ailleurs ou parmi les spécialistes ou doivent être traduites dans d’autres langues pour atteindre leur public.

La journée du vendredi 17 mai 2024 débuta avec une session consacrée aux traces du trauma dans le champ psychique. Janine Altounian, notre seconde oratrice inaugurale, évoqua sa propre autobiographie comme exemple d’élaboration du trauma grâce à la méthode psychanalytique freudienne et l’intégration à la société française qui lui offrit une échappatoire du milieu arménien français dans lequel elle était née qu’elle percevait comme anéanti par le trauma et cantonné à des activités de survie matérielle. L’éducation publique française, la culture française, l’accès aux études d’allemand et finalement la psychanalyse la rendirent capable d’être coordinatrice ainsi que co-traductrice de la récente publication des œuvres complètes de Sigmund Freud, traduites en français aux Presses Universitaires de France (9). Ariella Asser, la seconde oratrice, évoqua les traces de Shoah dans sa pratique psychanalytique (10). Des patients de milieux différents (juifs comme non-juifs) viennent dans son cabinet avec d’inconscients motifs liés à l’extermination des Juifs d’Europe. Les patients doivent les élaborer afin d’améliorer leur santé psychique ainsi que leurs interactions avec la réalité sociale, économique et interpersonnelle.

La session finale était placée sous la présidence d’Émilie Thémopoulou, collègue historienne au Département d’Études Turques et d’Études Asiatiques Contemporaines à l’Université Nationale d’Athènes, – Iôannis Capodistria (11). Elle fut centrée autour des survivants arméniens. Nazlı Temir-Beyleryan parla de la situation des Arméniens dans la Turquie d’aujourd’hui (12). Elle exposa clairement les trois régimes mémoriels dans lesquels ceux-ci sont obligés de vivre jusqu’aujourd’hui. Dans une première période allant de 1923 à 1965, les Arméniens durent survivre dans un silence imposé et le tabou général frappant l’histoire arménienne sur le territoire désormais turc, en particulier le génocide subi par ce groupe à partir de 1915. Ensuite, les mobilisations arméniennes dans l’espace public à travers le monde et les attaques terroristes de l’ASALA replacèrent le génocide de1915 dans l’actualité, à partir des années 1960, les Arméniens en Turquie contemporaine durent affronter le discours négationniste de la Turquie officielle qui trouvait des soutiens dans l’université turque et étrangère mais aussi dans les structures communautaires arméniens de Turquie-même. À la fin des années 1990, des efforts émanant de la société civile et au début des années 2000, quelques intrépides initiatives universitaires semblaient avoir ébranlé définitivement le silence obligatoire ou le discours négationniste (13), permettant aux Arméniens du cru de parler plus librement dans leur famille, leurs institutions communautaires et même dans la société turque en général. Le rôle de l’hebdomadaire AGOS ne peut être sous-estimé dans ce changement. La situation du grand voisin, ne peut garantir que ces évolutions soient définitives. Notre dernier orateur, Vahé Tachjian (14) exposé certains résultats de ses recherches en Grèce et ailleurs parmi des familles arméniennes qui constituent le cœur de bien des publications sur le site www.houshamadyan.org. Les Arméniens de Grèce ont quelques spécificités fortes en Diaspora : Ils considèrent la date de rupture avec leur ancien monde comme étant 1922 et mettent moins l’accent sur 1915. La plupart d’entre eux sont originaires de l’Asie Mineure occidentale et vinrent en Grèce avec l’exode massif des sujets ottomans grecs-orthodoxes expulsés par Mustafa Kemal, fin septembre 1922. Ils furent aussi particulièrement visés sous l’occupation nazie de la Grèce car ils étaient tentés de résister à la tyrannie. Ils constituèrent aussi une large part des soi-disant « rapatriés » en Arménie après la Deuxième Guerre mondiale lors du Ներգաղթ stalinien.

Ce fut une fois de plus un programme dense et celui-ci doit avoir pour fruit plus pérenne la publication d’un volume collectif, sous la direction d’Odette Varon-Vassard (Musée Juif de Grèce) et Hervé Georgelin – professeur assistant au Département d’Études Turques et d’Études Contemporaines à l’Université Nationale d’Athènes – Iôannis Capodistria. La directrice de l’École Française d’Athènes, Véronique Chankowski, soutient ce projet éditorial. 

Hervé Georgelin

hgeorgelin@turkmas.uoa.gr 

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(1) https://www.efa.gr/events/25456/ 

(2) https://www.efa.gr/events/18-11-2022-armeniens-et-juifs-au-temps-des-empires/

(3) https://www.efa.gr/events/armeniens-et-juifs-la-rupture-traumatique-des-genocides/

(4) https://gulbenkian.pt/en/

(5) https://sedyl.cnrs.fr/presentation/

(6) https://www.babelio.com/auteur/Annette-Wieviorka/31154

(7) https://biblionet.gr/%CF%80%CF%81%CE%BF%CF%83%CF%89%CF%80%CE%BF/?personid=9

(8) https://armenika.gr/koinotita/174-sxoleia/882–lr–90-

(9) https://www.puf.com/oeuvres-completes-de-freud

(10) https://biblionet.gr/%CF%80%CF%81%CE%BF%CF%83%CF%89%CF%80%CE%BF/?personid=10844 

(11) https://biblionet.gr/%CF%80%CF%81%CE%BF%CF%83%CF%89%CF%80%CE%BF/?personid=70118

(12) https://www.editions-harmattan.fr/livre-la_memoire_collective_des_armeniens_de_turquie_du_genocide_au_memoricide_nazli_temir_beyleyran-9782140309458-76987.html

(13) https://www.chronicle.com/article/academic-conference-in-turkey-on-armenian-question-is-canceled-under-government-pressure/ et https://www.tert.am/en/news/2015/04/27/stambul/1658728

(14) https://www.babelio.com/auteur/Vahe-Tachjian/54160

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Ce texte en anglais a été publié sur la plate-forme de l’Université Nationale d’Athènes – Iôannis Capodistria 

Pour consulter le texte en anglais : https://hub.uoa.gr/en/armenians-and-jews-in-the-metropolises-of-south-eastern-europe-third-encounter/?fbclid=IwZXh0bgNhZW0CMTEAAR2sIKBgyMeTKrClqVs7YKjklhbpAuK9kUSkedkITvKLG-eiqrygfbVRt7Y_aem_AYsO8L5Ht8oAlQn82I7oZXEvMGT2In-YgHn2zhxTrSpZHo4C6tDANbmNBUQrnbAfXFOgfDo694QTbLvfHDBHfFWS

 

Éditorial