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ARTSAKH OCCUPÉ – Chouchi, vitrine d’une restauration inexistante

Vandales et faussaires à l’œuvre

On pouvait lire récemment sur le compte Facebook de Raffi Kortochian, Directeur-adjoint de la « Fondation pour l’étude de l’architecture arménienne », une information concernant de prétendues restaurations sur le patrimoine arménien de l’Artsakh. Le monument concerné est une petite église de la région de Hadrout (district occupé situé au sud-est de l’Artsakh).

R. Kortochian écrit à son sujet « En 1992, lorsque le Monastère de Kavak du village de Hogher (région de Hadrout) est passé sous le contrôle de l’armée azerbaïdjanaise, des vandales ont détruit le porche de l’église qui datait de 1742. En 2023, alors que le monastère est à nouveau passé sous le contrôle des vandales, conformément à des plans établis par eux, ils rénovent ce même porche de manière outrageuse. Sur les photos, on peut voir le tympan de l’église avant sa détérioration, après la destruction et lors de l’installation d’une nouvelle pierre sans rapport avec l’original. »

Mais ces « restaurations sauvages » réalisées en catimini sur de modestes édifices dans différentes régions de l’Artsakh masquent en vérité des centaines de dégradations et de destructions à travers les districts occupés par les Azéris. Nous en avions connaissance grâce aux « sources ouvertes » (Comptes Facebook et Twitter, presse, médias). Mais on note désormais depuis quelques mois une plus grande « discrétion » de ce côté. 

Durant la « Guerre des 44 jours » et pendant les mois qui ont suivi, la soldatesque azerbaïdjanaise postait sans aucun complexe sur les réseaux sociaux de courts films présentant ses méfaits : profanation des églises et des cimetières, des monuments commémoratifs de la Seconde Guerre mondiale et de la Première Guerre d’Artsakh et bien d’autres encore. 

Il semblerait que la censure étatique ait depuis imposé un black-out total de ces précieuses sources d’information. Selon le moment et les nécessités, elle laisse cependant filtrer des informations par le biais des médias qu’elle contrôle, c’est-à-dire quasiment tous. Nous l’avons constaté il y a un an au sujet de l’église de la Sainte Ascension de Pertzor, lorsque des médias azéris avaient publié – sans doute pour humilier et provoquer les Arméniens lors du passage de la région de Latchine sous leur contrôle – un projet de transformation de cette église très symbolique en mosquée.[1] 

 

Le cas de Chouchi 

A Chouchi, la situation est un peu différente. L’accès à cette ville nous étant actuellement interdit, nous devons nous contenter de photographies et d’images diffusées sous divers prétextes et dans diverses circonstances.

Le récent « forum international des médias » convoqué par I. Aliev à Chouchi nous a permis de découvrir quelques photographies de la cathédrale du Saint Sauveur de Tous. 

Elles nous permettent de constater que depuis l’occupation de la ville, le tambour du sanctuaire a été dépouillé de son toit pointu caractéristique de l’architecture arménienne ainsi que du reste de sa toiture. 

Dans un premier temps, certains articles de la presse azerbaidjanaise niant l’origine arménienne de l’édifice l’ont attribuée à l’Église orthodoxe russe en prétendant qu’elle avait été bâtie durant la période tzariste pour les soldats de la garnison locale [2] . Il est vrai qu’il était difficile, dans ce cas, d’imposer l’excentrique théorie de l’origine « albanienne » inventée de toute pièce par la propagande azerbaidjanaise ! Les quelques pseudos spécialistes en histoire ou histoire de l’art de Bakou qui ont tenté de le faire, sont aujourd’hui relayés par quelques étrangers. Certains d’entre eux, comme l’archimandrite Alexy Nikonorov chancelier du diocèse orthodoxe russe de Bakou et d’Azerbaïdjan sont devenus des « mercenaires » patentés et d’autres peuvent éventuellement entrer dans la catégorie des « idiots utiles ». Parmi ces derniers, un certain Klaus Jurgens, de nationalité britannique, s’est récemment manifesté sur les réseaux sociaux et dans la presse azerbaïdjanaise à la suite du « Forum international des médias » convoqué à Chouchi les 22 et 23 juillet derniers avec tout le savoir-faire que le pays de la « diplomatie du caviar » sait mobiliser. 

Dans plusieurs interviews et messages postés sur ses comptes twitter et facebook, Klaus Jurgens, qui est déjà en réalité un grand ami de la Turquie et un admirateur inconditionnel d’Erdogan, salue « le désir de paix de l’Azerbaïdjan » symbolisé par la restauration d’une église devant laquelle il pose sans évoquer son appartenance et sans préciser la nature des travaux de restauration qui y seraient menés. Reconnaissant de l’accueil qui lui a été réservé par l’administration azerbaïdjanaise, Jurgens paie son tribut à la propagande de ce pays en déclarant :
« À Shusha, nous avons vu la restauration d’une église… La restauration d’une église à Shusha est un indicateur que l’Azerbaïdjan est partisan de la paix. En faisant ceci, l’Azerbaïdjan prouve aux autres pays qu’il est facile de détruire quelque chose, mais que des efforts doivent être faits pour construire et restaurer. Montrer ce genre de respect est une excellente idée et je suis sincèrement impressionné» [3] .

Ce que l’on peut voir en arrière-plan ne nous apprend malheureusement rien sur ces supposés travaux de restauration. Au regard de deux ou trois photos publiées à cette occasion, on constate que rien n’a changé tant à l’intérieur du sanctuaire qu’à l’extérieur. 

Mais au-delà de la question du travestissement du style de l’église, le démontage de sa toiture ne peut que susciter une immense inquiétude. 

Quel va être le sort de ce grand monument emblématique de l’Artsakh arménien ?

L’hypothèse un temps soutenue par certains médias arméniens d’une conversion en mosquée semble désormais exclue ainsi que son transfert à la pseudo « Église apostolique albanienne ». La « ficelle serait trop grosse », même s’il est permis aux Azéris de ne douter de rien.

Va-t-il être confié à l’Église orthodoxe russe comme l’envisageaient un certain nombre de médias d’Arménie [4] ?

Dans tous les cas, sans aucune réaction ni actions de l’UNESCO, le risque est grand de voir les autorités d’occupation prendre tout leur temps pour rendre à la cathédrale « son apparence d’avant la libération de Chouchi », lorsque ses toits étaient inexistants, ses ouvertures démunies de fenêtres et de portes, la nef ouverte aux quatre vents. On peut imaginer le reste…

L’Azerbaïdjan aura alors entièrement réalisée son œuvre de restauration du sanctuaire.

 Sahak SUKIASYAN

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[1] Sahak Sukiasyan : « Quel sort pour l’église de Pertzor ? » Armenews.com, lundi 15 août 2022.

[2] « Il n’y a pas eu d’église arménienne à Choucha – Faits historiques », article publié le 21 janvier 2021, le site Lagazette.fr: « Il existe des documents d’archives prouvant que l’église orthodoxe, appelée Gazanchi, a été construite en 1887. Bien que cette église ait subi d’autres modifications au cours des années suivantes, elle a essentiellement conservé toutes les caractéristiques de l’architecture des églises orthodoxes russes. Ainsi, le dôme de la partie centrale de la structure a été détruit et surélevé́ de quelques mètres. En comparant les différences de formes, il devient clair que ce style architectural n’appartient pas à̀ l’église arméno-grégorienne ». 

[3] Elvin Jamalov, « Klaus Jurgens: restoration of Shusha in Shusha proves Azerbaïdjan choses peace», Report News Agency, 23 july 2023. 

[4] Sahak Sukiasyan, « Aliev offre les églises arméniennes de Chouchi à l’Église russe », in Armenews.com,  24 octobre 2021.

Éditorial