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Attention aux virages brusques

Sous couvert d’une opposition au processus de la délimitation des frontières, les manifestations et les actes de désobéissance civile qui ont débuté en Arménie depuis début mai, cachent une lutte sourde pour la souveraineté de l’Arménie. La Russie se tient en embuscade derrière ce processus de délimitation, non pas parce qu’elle s’oppose à ce processus, mais plutôt parce qu’elle voudrait en être le maître. Naturellement, du fait des relations séculaires entre l’Arménie et la Russie, des investissements économiques, de la présence militaire russe, de l’existence de nombreuses communautés arméniennes en Russie et de leurs transferts d’argent en Arménie une partie de la société civile  est pro-russe, à laquelle s’oppose aujourd’hui une autre partie qui est pro-occidentale. La proportion des pro-occidentaux s’est accrue suite au manquement de la Russie à ses obligations en tant qu’allié dans le conflit Arménie-Azerbaïdjan.

La Géorgie aussi, comme l’Arménie, est-elle en proie à un choix difficile entre l’Union européenne et la Russie ? Le désir de la majorité de la population de la capitale Tbilissi et d’un certain nombre de grandes villes se heurte apparemment à l’élite liée à la Russie par des intérêts économiques et des considérations stratégiques, dont le principal représentant politique est le parti « Rêve géorgien », dont le fondateur, Bidzina Ivanishvili est le leader emblématique.

Les relations de bon voisinage entre la Géorgie et l’Arménie sont d’une grande importance pour l’Arménie, dont l’accès à la mer Noire dépend de la politique internationale équilibrée de la Géorgie. N’oublions pas que l’acheminement actuel de l’armement français vers l’Arménie s’effectue via la Géorgie. La situation pourrait changer si ces relations se détériorent.

Depuis un mois, le projet de loi concernant les « agents étrangers » se heurte à une forte opposition de la part des Géorgiens. Pourtant, pour la troisième fois, le Parlement a voté en faveur de ce projet de loi, qualifié par cette opposition de « loi russe ». L’Union européenne, qui a déclaré la Géorgie, l’Ukraine et la Moldavie candidates à l’adhésion à l’UE, a averti que les portes de l’adhésion à l’UE se fermeraient à la Géorgie si ce projet de loi était adopté. Cependant, contrairement à cet avertissement, le Parlement géorgien l’a ratifié. Pourquoi ?

Pourquoi cet entêtement du parti « Rêve géorgien » ?La coopération économique avec la Russie est un facteur essentiel qui correspond à une volonté de décélérer le rapprochement avec l’Union européenne, et cela contre l’avis des Européens, qui souhaitent de leur côté isoler davantage la Russie. Mais la Géorgie a toujours en tête la guerre de 2008, elle est frontalière avec la Russie. Elle a peur de devoir affronter l’armée russe une deuxième fois. Et puis l’économie géorgienne dépend grandement de la Russie. Le parti « Rêve géorgien » est arrivé au pouvoir en 2012 dans la perspective de poursuivre une politique en vue d’adoucir les relations tendues avec le voisin russe, alors que la défaite militaire de 2008 avait causé des pertes territoriales inestimables. Cela avait nuit à son économie, qui était étroitement liée à celle de la Russie. Dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne, les retombées économiques ont été bénéfiques pour la Géorgie. Les réfugiés russes ont fortement contribué à l’amélioration de l’économie géorgienne : le tourisme et les envois de fonds des Géorgiens installés en Russie pèsent toujours considérablement sur l’économie.

Cependant, au-delà des facteurs économiques, les cercles politiques géorgiens ont des considérations stratégiques qui consistent à ne pas contrarier la Russie. Qui sait quelle sera l’issue de la guerre russo-ukrainienne ? Quelle protection l’Occident peut-il offrir à la Géorgie en cas d’attaque russe ? Elle se souvient encore des conséquences de la guerre russo-géorgienne de 2008. 

J. Tch. 

Éditorial