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« Carrefour de la Paix », un projet suranné ?

Lorsqu’on étudie de près tout conflit entre des peuples et des États, on relève toujours la présence d’un facteur économique déterminant. Le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan n’échappe pas à cette logique. Le 9e point du cessez-le-feu négocié par la Russie lors de la guerre de 44 jours en 2020 faisait spécifiquement référence aux routes économiques, ferroviaires, automobiles et autres… Nord-Sud et Est-Ouest. La Russie n’a pas réussi à imposer son plan, tout simplement parce que l’issue de la guerre en Ukraine ne s’est pas déroulée comme elle l’avait prévue. Profitant de cet échec russe, l’Azerbaïdjan et la Turquie ont voulu imposer le corridor de Syunik à l’Arménie.

L’année dernière, l’Arménie a enregistré une croissance économique de plus de 12 % avec presque 90 % de croissance pour le commerce avec la Russie et l’Union économique eurasienne (UEE). Les sanctions imposées par l’Occident à la Russie en raison de la guerre avec l’Ukraine ont renforcé la dépendance de  celle-ci vis-à-vis des membres de l’UEE, dont l’Arménie.

Plus les relations économiques et commerciales entre l’Arménie et la Russie ont progressé, plus l’alliance et l’assistance militaire ont régressé, au point que l’OTSC et la Russie ont complètement ignoré les appels à l’aide de l’Arménie lorsque le territoire souverain de cette dernière a été attaqué par l’Azerbaïdjan. De même pour les soldats de la paix russes en Artsakh. Les troupes n’ont pas protégé la population arménienne contre les attaques et le siège azéris, ni lors de l’attaque de deux jours en septembre, soumettant les Arméniens d’Artsakh au nettoyage ethnique, les contraignant à abandonner complètement leur patrie.

En raison de ces événements, l’Arménie a réduit sa participation aux structures collectives satellites créées par la Russie. Cette dernière a tenté de se justifier par divers moyens relevant du champ de la propagande et de l’information, mais l’Arménie n’a pas accepté et a cherché des alternatives et de nouveaux partenaires stratégiques. Elle s’est tournée vers l’Occident pour obtenir de l’aide et a acheté des armes à l’Inde et à la France. Et malgré ses efforts pour renoncer à l’influence de la Russie, la dépendance de l’économie arménienne vis-à-vis de la Russie – notamment celle du commerce – demeure et l’oblige à maintenir des liens stables et à donner des garanties de coopération afin qu’elle ne soit pas soumise aux sanctions russes. C’est finalement aussi grâce à cette croissance économique due aux échanges avec la Russie que l’Arménie est en mesure d’acheter de nouvelles armes et d’élever le niveau de vie du pays.

De ce point de vue, le projet « Carrefour de la paix », annoncé le 26 octobre dernier par le Premier ministre Pashinyan lors de la conférence sur la « Route de la soie » à Tbilissi, à laquelle ont participé le Premier ministre azerbaïdjanais Ali Asadov et le Premier ministre géorgien Gharibashvili, est un projet stratégique imaginé par la Russie, et le gouvernement arménien l’a adopté afin de protéger ses intérêts stratégiques, de renforcer sa souveraineté, tout en stimulant son développement économique.

Toutefois, ce projet que l’Arménie envisage de réaliser, l’Azerbaïdjan l’avait déjà conçu et réalisé depuis des années impliquant l’Iran la Russie, et  la Géorgie. Il est triste de constater qu’après 32 années d’indépendance, l’Arménie tente pour la première fois de lancer un grand projet régional et d’aligner ses intérêts stratégiques avec ceux des pays de la région et ceux des grandes puissances. Des « carrefours de la paix » auraient dû être pensés et projetés dès le premier jour de l’indépendance. Même si la mise en œuvre de la route est-ouest était impossible en raison des relations hostiles avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, quel obstacle empêchait la construction de l’autoroute Nord-Sud longue de 600 kilomètres ? La seule explication de corruption et de vol, ne suffisent pas pour expliquer l’aveuglement des dirigeants politiques arméniens et artsakhiotes, parce que ces vices existent bien chez les azéris aussi. C’est le fait de sous-estimer son adversaire et surtout de confier la défense du pays à un pays tiers ou allié.

J. Tch.

Éditorial