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Changement de pouvoir à Stepanakert (suite et fin) 

Quel gâchis !  

Par Marc DAVO

Les organisateurs du mini coup d’Etat à Stepanakert, trop concentrés sur leurs magouilles et mus par leur volonté d’obéir coûte que coûte à l’ordonnateur lointain de cet acte, oublient soudain leurs slogans faussement patriotiques et maximalistes en inadéquation avec le rapport de forces sur le terrain. On n’entend plus des slogans surréalistes  comme « Pas d’ouverture de la route d’Aghdam »,  « rien que l’indépendance », « plutôt ‘le grand frère’ du nord que l’Occident », … Têtes baissées, ils envoient leurs deux représentants rencontrer les Azéris, après avoir accepté la capitulation (le 20 septembre), à l’issue d’une journée de guerre meurtrière (selon les chiffres officiels, 200 tués, 400 blessés, beaucoup de disparus, ….). 

Ne soyons pas étonnés, dans la situation catastrophique qu’ils ont conduit le peuple du Haut-Karabakh, il n’y avait pas d’autre chose à faire qu’aller à Yevlakh. 

>>> Erreur historique de l’establishment de Stepanakert

Selon certains médias, ces dernières semaines des pourparlers se déroulaient au sujet des forces de défense artsakhiotes et s’acheminaient vers l’idée d’une transformation de ces forces en une structure de type Garde nationale sans armements lourds. Quoi qu’il en soit, la dissolution de l’armée artsakhiote a constitué depuis longtemps un objectif majeur des autorités de Bakou. Celles-ci cherchaient assidûment les moyens pour y parvenir, de préférence de manière à ne pas trop provoquer la communauté internationale, déjà irritée à propos de la fermeture du corridor de Latchine et du refus azéri de ne pas tenir compte de l’ordonnance  de la CIJ (Cour internationale de Justice) de février dernier.

C’est dans ces moments politiquement très délicats que le fameux groupe de 8 (voir NH hebdo N° 372 du 07/09, page 7) inféodé au Kremlin, passe à la mise à l’écart d’un président qui bénéficiait d’une légitimité populaire du fait des élections du printemps 2020. Le renversement d’Araïk Haroutunian, même s’il fait partie de l’establishment, mais qui avait cependant trouvé un modus operandi avec le gouvernement d’Erevan, a totalement «libéré» le régime de Bakou dans sa tentation de recourir à la force.

Ce comité de « parrains locaux » qui se décide, sans doute à l’instigation du parrain suprême de Moscou, à prendre le pouvoir et à gérer collégialement le pays est une faute plus qu’un crime, une erreur historique (comme le qualifie le journaliste Tatoul Hakobian). Les conséquences sont la perte de la souveraineté, même limitée du Haut-Karabakh et pire, la mise en cause sérieuse de l’existence de la population sur ses terres ancestrales. Il ne faut pas chercher des fautifs et vouloir incriminer le gouvernement d’Erevan qui, dans les circonstances difficiles actuelles, cherche à éviter l’engagement militaire avec le tandem turco-azérie soutenu hypocritement par Moscou, soi-disant l’allié stratégique de l’Arménie.

>>> Qu’attendre dans les prochains jours ?

Haïk Mamijanian, dirigeant du groupe parlementaire d’opposition en Arménie (formation de Serge Sarkissian), « sûr de lui »  se pavanait devant les caméras au lendemain du changement de pouvoir à Stepanakert, en annonçant : « des bonnes nouvelles viendront de Stepanakert ». Un autre dirigeant, Tigran Abrahamian, péremptoire, répétait : « pas de négociations » (avec l’Azerbaidjan). Mais la réalité fut différente et surtout amère.  

La délégation artsakhiote se rend à Yevlakh, le 21 septembre, accompagnée d’un militaire du contingent russe au Haut-Karabakh. Sergey Martirossian, adjoint  du conseiller pour la Sécurité Nationale, un apparatchik de la barbouzerie, puis un inconnu au bataillon, David Melkoumian, parlementaire du groupe de l’ancien président du Parlement Ashot Ghoulian, rencontrent le représentant des autorités de Bakou, Ramin Mammadov. Selon toute vraisemblance, il ne s’agit pas de véritables pourparlers. Ils ont mendié l’aide d’urgence et sollicité la clémence d’Ilham Aliev pour une amnistie. Il est illusoire de penser que ces deux représentants du comité des parrains locaux puissent négocier les questions relatives au statut du territoire (l’un des deux « exigences » du clan au pouvoir). Le régime de Bakou a tout préparé, planifié et il exécute systématiquement les objectifs fixés d’avance.

Dans l’effondrement des institutions, les dirigeants de Stepanakert, irresponsables et, il faut reconnaître, incompétents depuis des années, ont  la part principale. Inutile de chercher des fautifs extérieurs par exemple à Erevan, qui « ne viennent pas à la rescousse ». L’Arménie elle-même n’est pas, en ce moment, en mesure de défendre ses propres frontières ; comment pourra-t-elle s’engager dans une nouvelle guerre aux côtés des Artsakhiotes ? 

*  *  *

Le hasard a voulu que je me trouve à Stepanakert en 2020 avant la guerre, pour réparer la porte de mon appartement. Sur un ton de boutade, j’ai dit au jeune menuisier artsakhiote : « répare la bien pour que l’Azéri  ne puisse pas entrer dans l’appartement ».  Il répondit péremptoirement : « l’Azéri n’osera pas entrer à Stepanakert ». Cette fausse certitude, assez ancrée dans l’esprit de la population, entretenue par des années de discours triomphaliste et condescendant a maintenu les gens hors du champ réel.  Alors qu’Ilham Aliev, grâce à ses revenus pétroliers, s’armait et aussi envoyait ses concitoyens dans les meilleurs établissements d’enseignement en Occident pour se former, les élites d’Arménie et d’Artsakh continuaient de vivre sur leurs acquis en conservant leur confiance aveugle en le « grand frère » du nord.

Pour une fois dans l’Histoire, les Arméniens avaient pu récupérer une partie de leurs terres, suite à la guerre de 1991-94, mais ils viennent de tout remettre en question. L’incompétence de leurs dirigeants qui ont privilégié leurs intérêts personnels et partisans en pillant les deniers publics est pour beaucoup dans la tragédie actuelle. Une direction véritablement patriote aurait renforcé les institutions du pays, encouragé le repeuplement et développé l’économie nationale. Une telle direction n’aurait pas proposé l’intégration dans une Union Russie-Bélarus dirigée par un régime autoritaire et corrompu. Les bienfaiteurs véritables n’auraient pas proposé comme solution l’adoption d’un statut de Tatarstan-bis dans le cadre de la Fédération de Russie.  

Ses élites, formées à l’école soviétique, n’ont pas saisi ce moment historique de la victoire de 1991-94, pour la consolider. Quel gâchis ! Un gâchis dû à l’incompétence et peut-être à l’inconscience profonde dans laquelle le syndrome d’Israél Ory* les a conduit. Il est temps de s’en débarrasser.

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(*) Israél Ory, mandaté par les  princes (méliks) du Karabakh à la fin du XVIIIe s, se rendit en Europe (rencontre avec le pape Clément XI, Louis XIV, le prince-électeur de Würtenberg et finalement le tsar Pierre le Grand), pour y plaider la Cause nationale arménienne. Il préconisa finalement l’alliance avec la Russie.

Éditorial