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DÉCRYPTAGE – HAUT-KARABAKH : Pourquoi l’Occident a-t-il traîné les pieds?

Par Marc DAVO

Alors que Washington, Paris et Bruxelles évoquaient la nécessité de garantir la sécurité et les droits de la population du Haut-Karabakh, aucune réaction concrète ne vint empêcher la nième catastrophe que vient de subir ce malheureux pays. Après le 19 septembre dernier, on constate que les Etats-Unis gardent le silence, l’UE (Union européenne) se contente de n’envoyer qu’une aide humanitaire d’urgence, ce dont les Arméniens sont reconnaissants.

L’Occident avait suggéré aux Arméniens de “baisser le niveau des prétentions” concernant le statut du Haut-Karabakh en contrepartie d’une consolidation des garanties de sécurité de sa part. Pourquoi l’Occident dont les intérêts géopolitiques convergent avec  l’Arménie dans la situation actuelle de bouleversement de l’ordre international, a-t-il trainé les pieds pour contrecarrer le recours à la force par l’Azerbaidjan ? A Bakou ne règne-t-il pas un régime autoritaire de mèche avec le Kremlin agresseur et autoritaire lui-aussi ? 

>>> Une position contradictoire

A vrai dire, l’Occident a échoué parce qu’il se trouvait dans une contradiction flagrante que peu d’analyste politique a relevée. L’objectif principal étant l’affaiblissement, voire l’élimination de l’influence russe au Sud-Caucase, il fallait pour l’Occident concilier les intérêts  opposés de deux pays, l’Arménie et l’Azerbaidjan, dans un contexte régional marqué par un fort déséquilibre du rapport de forces depuis la défaite militaire d’Erevan en 2020. Washington plaidait en faveur de l’établissement de la sécurité et de la protection des droits de la population du Haut-Karabakh  par un mécanisme international de garanties, tout en soulignant la nécessité du respect  de l’intégrité territoriale de l’Azerbaidjan, ce qui excluait l’indépendance de l’enclave arménienne.

Là où la contradiction ou plutôt l’inconciliable apparaît c’est que, selon le schéma défendu par Washington et Bruxelles, les Arméniens du terri-
toire devaient s’intégrer au sein d’un pays dont le régime politique autoritaire ressemblait à tous égards à celui de Moscou. Or, ces Arméniens vivaient sous un régime démocratique relatif en dépit des imperfections et des lacunes.  De plus, la proximité politique et idéologique entre deux régimes azéri et russe, autoritaires et corrompus, rendait possible les obstructions de Moscou contre les initiatives occidentales et facilitait les manoeuvres politiques d’Ilham Aliev pour échapper aux pressions occidentales.

Par ailleurs, l’Occident n’était pas en mesure de trop s’investir dans la sous-région qui, durant des décennies constituait une zone d’influence exclusive russe. La tentative de pénétration est récente et trop concentrée sur un secteur limité à l’énergie (le gaz et le pétrole de Bakou). Le front ukrainien étant prioritaire du fait de la position géographique de l’Ukraine par rapport à l’UE, l’Occident  ne semblait pas souhaiter un autre foyer de tension. Taline Ter Minassian souligne à juste titre que “l’Occident ressent une forme de sentiment de soulagement …”, après le départ forcé des Arméniens du Haut-Karabakh. La raison en est que le poids politique de l’Occident s’est affaibli étant donné que l’un de ses piliers, l’UE, reste lié au contrat gazier qu’a conclu Ursula von der Layen en juillet 2022 (cf sa fameuse phrase: Bakou est un “allié fiable”). En conséquence, “l’Occident n’est pas en position de force pour envisager des sanctions” contre l’Azerbaidjan, précise Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS. Ce fait vient de se confirmer dans les déclarations de Catherine Colonna, ministre des Affaires étrangères, lors de sa récente visite à Erevan et aussi par celles du président Macron à Grenade (le 5 octobre) qui précise :  les sanctions contre Bakou ne sont pas à l’ordre du jour. 

>>> Une forte inféodation aux Russes

Bien avant l’aggravation de la crise suite à l’encerclement opéré d’abord en décembre 2022 par les pseudo-écologistes azéris près de Chouchi , puis plus tard, par l’installation d’un poste de contrôle azéri sur le pont de la rivière Hakari, les dirigeants du Haut-Karabakh, en persistant dans leur aveuglement, refusaient de voir la main de Moscou à l’origine de leur malheur. Positions maximalistes ressassées par l’ancien ministre des Affaires étrangères, David Babayan, slogans creux du “bienfaiteur de l’Artsakh”,  Ruben Vardanyan, … toutes ces déclarations officielles allaient au contre-courant du sentiment de la majorité de l’opinion publique occidentale fortement influencée  par les crimes commis par l’armée russe en Ukraine. Plus pro-russe que moi, tu meurs, le Haut Karabakh était devenu l’unique point d’appui russe dans le Sud-Caucase. 

Le mini-coup d’Etat organisé par le clan mafieux des ultra-prorusses à Stepanakert et l’installation à la place du président Araïk Haroutunian d’un apparatchik du service de sécurité, Samuel Chahramanian, entraîna une désapprobation quasi générale de la communauté internationale. Ilham Aliev saisit ce prétexte et déclencha une guerre éclair qui aboutit à la conquête du réduit artsakhiote en l’espace de 24 heures. Les atrocités commises par la soldatesque azérie et l’inaction du contingent russe forcèrent les habitants de se déplacer massivement vers l’Arménie. Il n’y a pratiquement plus d’Arméniens au Haut-Karabakh.

L’Artsakh est déarménisé non seulement par la volonté féroce des Azéris, mais aussi  à cause de la bêtise de la classe politique arménienne notamment celle, incompétente et vaniteuse, du Haut-Karabakh, qui a régenté le territoire pendant 30 ans environ, sous la férule du maître du Kremlin

*  *  *

>>> Que faut-il faire maintenant ? 

 Il faut créer un comité national, composé de gens compétents et sans aucun lien de dépendance à l’égard des partis politiques compromis avec les milieux mafieux et  inféodés au Kremlin…,  une sorte de gouvernement en exil. Ce comité doit fonctionner comme une structure gouvernementale, à l’instar du CNR (Conseil national de la résistance) créé par le général de Gaulle ou des structures similaires mises en place à Londres pendant la
2e guerre mondiale. Il doit être renforcé par la participation des représentants de la diaspora. Il doit s’entourer d’experts et d’analystes sérieux et dévoués qui se trouvent dans les pays développés, car laisser seulement aux Artsakhiotes, malheureusement l’expérience montre que cette structure sera vite transformée en lieu de concentration de pro-russes et objet de zizanies.  

Concernant les anciens dirigeants, notamment la “bande des 8”  de la “nuit mystérieuse” (voir NH hebdo N° 372 du 7 septembre, p 7), après leur libération et leur retour en Arménie, il faudra les traduire en justice. Samuel Babayan, l’ancien ambassadeur Ara Papian et un certain nombre d’hommes politiques le réclament d’ores et déjà. Quant à Samuel Shahramanyan qui a signé le décret portant dissolution de la République d’Artsakh (l’ancien ministre d’Etat Artak Beglarian estime qu’il s’agit d’une décision illégale), il faut le juger pour trahison, car la séparation du Haut-Karabakh des institutions de la République d’Azerbaidjan a été proclamée par un référendum populaire en bonne et due forme.

Le comité national ainsi créé se chargera de mener la lutte tous azimuts en vue de la récupération du Haut-Karabakh.

Éditorial