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DÉCRYPTAGE – Outsider Samuel Babayan

Par Marc DAVO

Assez discret ces derniers temps et peu présent sur les plateformes d’information, l’ancien chef des forces d’auto-défense du Haut-Karabakh, Samuel Babayan, a récemment fait son apparition de nouveau, pour exposer ses idées sur la situation géopolitique du Sud-Caucase. Dans le brouhaha médiatique créé par la douteuse initiative de Mgr Galstanian et la réplique des pro-gouvernementaux, S. Babayan tente de frayer un chemin vers le devant de la scène politique. 

Il faut rappeler que le régime autoritaire et corrompu du clan karabaghiote installé, dès 1998, à Erevan avait “exilé” l’ancien héros du Haut-Karabakh en Russie. Une somme d’argent lui avait été allouée pour qu’ « il vaque à son business » loin de la mère patrie. Cependant, pressentant  la catastrophe qui allait frapper le Haut-Karabakh, Samuel Babayan avait écrit à Serge Sarkissian en 2013 pour le prévenir. Peine perdue, l’opération militaire azérie en avril 2016, annonciatrice de la désastreuse guerre des 44 jours de 2020, ne secoua à cette époque, ni les dirigeants du pays, ni les milieux politiques et intellectuels arméniens bien installés dans leur torpeur. Malgré « merci la Russie » exprimé par une population artsakhiote en majorité d’esprit naïf et déconnectée des réalités, le Kremlin offrit (septembre 2023) le Haut-Karabakh à Ilham Aliev qui réclame maintenant « le corridor de Zanguezour ».  

Une fois de plus, cet outsider de la politique arménienne tire la sonnette d’alarme.

1- Nécessité d’une solution pour relever le principal défi 

La question relative au couloir de Meghri constitue le cœur du problème au Sud-Caucase. C’est le pivot autour duquel prend corps la future configuration géopolitique de la sous-région. Pour Samuel Babayan, l’axe est-ouest (Chine-Asie centrale-Sud Caucase-mer Noire-Europe) et l’axe sud-nord (Inde-Golfe persique-Sud Caucase-mer Noire-Europe) ont quasiment la même valeur stratégique pour l’Arménie. Alors que certaines puissances privilégient le premier (Turquie, …), d’autres sont favorables au second (Inde ou Iran).  

C’est dans la solution inventée sous la pression du rapport de forces entre puissances régionales et internationales que l’Arménie doit être partie prenante, si elle veut survivre en tant qu’Etat indépendant. Tel est le point de départ du raisonnement de l’ex-Général Babayan. En conséquence, il faut que les pouvoirs publics prennent conscience de l’urgence de proposer une issue acceptable concernant ce couloir auquel s’intéressent non seulement tous les voisins mais également les grandes puissances. Le gouvernement doit établir une hiérarchie dans les compromis qu’il proposera à ses interlocuteurs étrangers ; une sorte de politique de compromis à la carte.     

S. Babayan critique tant le gouvernement actuel que l’opposition pro-russe de ne pas prendre ce problème essentiel à bras le corps. Au gouvernement, il reproche de vouloir le contourner en menant une politique de l’autruche et à l’opposition de l’ignorer, remettant l’affaire au bon vouloir de Moscou.

2- Approche de compromis et de ménagement 

La situation géographique de l’Arménie, située au carrefour des axes susmentionnés, est telle que toute prise de position du gouvernement d’Erevan par rapport à l’un des axes en question est de nature à affecter volens nolens  les intérêts de l’un au moins des pays limitrophes et à provoquer sa réaction. On peut citer comme exemple le cas de la Géorgie qui serait contrariée si l’axe est-ouest passait principalement par le couloir de Meghri, drainant l’essentiel du trafic et diminuant le flux des échanges qui transite actuellement par le territoire géorgien (route ou voie ferrée Bakou-Tbilissi-Batoumi ou Kars, gazoduc ou oléoduc). Un autre exemple serait le cas de la Turquie ou de l’Azerbaïdjan qui verraient avec méfiance l’activation d’un axe sud-nord contournant ces deux pays ou l’un d’eux au grand bénéfice de l’Iran. 

L’agencement de toutes ces circulations de biens quelle que soit la provenance requiert la définition d’une diplomatie adroite de négociations et une vision claire des intérêts économiques et politiques de l’Arménie. La méthode adéquate préconisée par S. Babayan est  celle d’une politique de compromis à la carte dont l’Arménie devra sortir bénéficiaire in fine.  

3- Difficultés d’une telle approche

Cette approche basée sur le compromis par une méthodologie privilégiant la prise en compte de l’intérêt d’autrui  outre celui d’Arménie, donne lieu à un équilibre instable des compromis. Pour le réaliser, il est impératif d’avoir une administration compétente à tous les niveaux, ce qui fait défaut à l’Arménie, d’autant plus que le pouvoir à Erevan, quel qu’il soit, a jusqu’à présent refusé d’avoir massivement recours à la compétence de la diaspora dont les éléments sont de toute évidence mieux formés que les générations issues du système soviétique prévalant encore  aujourd’hui dans les différents rouages de l’administration, de l’économie, du secteur de la haute technologie, etc. 

Par ailleurs, l’Arménie est concurrencée par l’Azerbaïdjan qui tente de jouer le rôle de carrefour. Il en a les moyens financiers pour développer les infrastructures nécessaires, il est appuyé par la Russie et dans une certaine mesure la Turquie. Il bénéficie pratiquement de la même position géographique pour se placer à l’endroit du carrefour de l’axe est-ouest et l’axe sud-nord. En outre, en Arménie, les hésitations et retards du gouvernement actuel dans la construction d’infrastructures de transports (manque d’entreprises des BTP compétentes, persistance d’un certain niveau de corruption et détournements de fonds, mainmise russe sur les secteurs vitaux  comme les chemins de fer, l’énergie, …) la handicapent fortement par rapport à l’Azerbaïdjan. 

Le seul avantage qu’on peut trouver en faveur de l’Arménie est qu’elle n’entre pas dans l’idée de réaliser le grand projet panturquiste à l’égard duquel l’Europe, notamment la France semble circonspecte.  Cependant, le risque existe que les Etats-Unis se penchent avec intérêt sur cette idée, si celle-ci peut mettre en difficulté la Chine. D’ailleurs, il apparaît de plus en plus que Pékin s’intéresse davantage à la voie qui passe par Bakou-Tbilissi-mer Noire que le couloir de Meghri, qui facilitera la jonction entre la Turquie et l’Azerbaïdjan. 

*  *  *

Samuel Babayan est persuadé que le couloir de Meghri s’ouvrira  dans les prochaines années. Il faut donc se positionner sur les différentes modalités d’exploitation de cette voie stratégique. Ses idées sont intéressantes, encore faut-il les affiner et exposer selon les règles actuelles de la communication publique. Dans ce domaine, l’exposé et la publication de ces idées doivent préalablement faire l’objet de traitement par une agence de communication professionnelle, à défaut, par un groupe de spécialistes compétents, afin qu’elles soient audibles pour le grand public et les centres décisionnels.

La zone de Meghri a une très haute valeur stratégique dans l’actuel rapport de forces internationales en gestation. Si l’Arménie perd par malheur ce territoire minuscule, elle ne représentera aucun intérêt pour les puissances régionales et internationales. D’ailleurs, conscient de l’ampleur de cette importance, S. Babayan avait proposé d’installer la population réfugiée artsakhiote dans cette région et de procéder à des investissements susceptibles de soutenir son développement. Les déclarations officielles turques ou azéries laissent présager d’ici 2 à 3 ans l’arrivée de la route en construction actuellement côté turc à la frontière du Nakhitchevan et côté azéri vers Zangelan, près de la frontière orientale de l’Arménie. Une fois les travaux achevés, la pression augmentera sur le gouvernement d’Erevan, forcé de trouver une solution à l’utilisation de la voie le long de la rivière Araxe à travers son territoire, sinon il subira la solution que les autres lui imposeront. 

Laissons le soi-disant « conseil des diplomates » d’une ère révolue se gargariser des « trente années d’expérience diplomatique » de ses membres aigris. Laissons l’Alliance nationale démocratique (« Bever ») à ses magouilles et compromissions avec les forces locales soutenues par le Kremlin. Laissons les agents d’influence qui s’agitent au sein de l’administration tant séculaire que spirituelle. Il est temps de réunir les énergies saines et les compétences approuvées qui sont et à l’intérieur du pays et en diaspora, pour y réfléchir et élaborer des propositions opérationnelles favorables aux intérêts de l’Arménie.

Éditorial