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L’autre Missak Manouchian, le poète

Dans le poème « Vazk » (Course), écrit à Alforville en 1933, Manouchian témoigne de sa vie intérieure : « Dans la lutte quotidienne contre les ténèbres, parfois fatigué, le portail de la vanité cède, ses vœux s’enivrent de l’odeur de la mort.» Manouchian est doté d’un esprit poétique et combatif. Ces deux facettes sont liées l’une à l’autre. D’un côté, la pauvreté, la misère, les souvenirs d’enfance, et de l’autre, la nature, la vie pénètrent de part en part l’esprit du  poète, et font de lui, selon ses mots, « un fou soûl », « un tigre exalté ».

L’entrée de Manouchian au Panthéon est l’occasion de découvrir le poète Missak Manouchian, complètement ignoré derrière l’image du résistant qui a combattu pour libérer la France du joug nazi et a été fusillé. Ignoré, car ses poèmes étaient écrits en arménien et dispersés dans diverses revues littéraires, dont parfois, il était l’éditeur.

La résistance de Manouchian est étroitement liée à sa poétique révolutionnaire à laquelle il est fortement attaché. Cela transparaît dans la lettre adressée à Mélinée, où il souligne son vœu : « Après la guerre, avec l’aide d’amis qui voudront honorer ma mémoire, publie mes écrits qui valent la peine d’être lus. » Et il ajoute : « Si possible, emporte mes souvenirs en Arménie ».

Mélinée Manouchian exauce ce vœu. En 1946, le Comité Manouchian publie le volume « Poèmes ».
Elle part s’installer en Arménie soviétique en 1947, mais revient en France en 1962. En 1956, l’éditeur d’État «Haypethrat» a publié une partie des poèmes de Manouchian sous le titre «Ma chanson», comprenant la traduction en arménien oriental de «Strophes pour se souvenir» de Louis Aragon, avec une préface du secrétaire du Parti Communiste français de l’époque : Jacques Duclos avec le titre « Se souvenir pour toujours des héros du groupe Manouchian ».

La relation de Manouchian avec l’Arménie soviétique est ambiguë. Avant la Seconde Guerre mondiale et son engagement dans l’armée pour lutter au nom de la liberté, la justice et contre l’occupant nazi, il a travaillé pour le Comité d’aide à l’Arménie (HOC), lequel organisait à partir des années 1930 le rapatriement des immigrés arméniens vers l’Arménie soviétique. Lui-même n’est cependant pas parti. Il sera membre du Parti communiste et mènera une activité politique qui s’exprimera avec vigueur.

Manouchian est un être multiple. Depuis l’orphelinat au Moyen-Orient, il arrive en France comme travailleur immigré. Il exerce de nombreux métiers pour gagner sa vie. Mais les valeurs humaines et internationalistes pour lesquelles Manouchian s’est battu sont aujourd’hui bravées, partout. Les mouvements nationalistes extrémistes se sont dynamisés. La solidarité interne au sein des sociétés des États occidentaux est brisée. Des groupes religieux radicaux prospèrent.

Mort pour la France, la République l’a honoré. De même, Louis Aragon et Léo Ferré ont immortalisé les héros de l’« Affiche Rouge ».
Cependant dans la réalité franco-arménienne, Manouchian est devenu une présence significative grâce à l’association des Anciens combattants arméniens. Son entrée au Panthéon offre l’occasion de découvrir l’autre Missak Manouchian, le poète.

J. Tch. 

Éditorial