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L’Azerbaïdjan est un territoire russe

Par Vahram ATANESSIAN

 

Ceux qui importent dans le champ médiatique arménien les analyses loufoques des experts azerbaïdjanais diffusées sur chaînes Telegram de Bakou et dressent un portrait d’Ilham Aliev présenté comme « le plus puissant des Sultans » ne connaissent certainement pas la lettre envoyée par Nariman Narimanov (1), qui s’était installé  à Moscou, chez Vladimir Oulianov-Lénine, dans laquelle il se plaignait de la décision de reconnaitre l’autonomie du Haut-Karabakh. Il y déclarait : « Tant que j’étais là-bas, j’ai pu freiner l’appétit des Dachnaks arméniens déguisés (2). Après mon départ, ils ont relevé la tête et ont atteint leur objectif ». 

La veille de la déclaration d’autonomie du Haut-Karabakh, Staline avait eu une conversation téléphonique avec Narimanov. A bout d’arguments, alors que Narimanov exerçait une énorme pression depuis Moscou sur le Comité exécutif central de l’Azerbaïdjan afin qu’il n’adopte pas le décret accordant l’autonomie au Haut-Karabakh,  Staline le menaça : « Et vous, camarade Narimanov, n’oubliez pas que Bakou est une ville russe». Jamil Hasanli, un historien azerbaïdjanais (3), a retrouvé la transcription officielle de cette conversation téléphonique dans les archives de Moscou.

Dans ses « Notes diplomatiques », Alimardan-bek Topchibashev, l’ambassadeur d’Azerbaïdjan à Constantinople, témoigne de son côté « qu’il n’a pas réussi à convaincre les Britanniques de présenter une demande de confiscation des chemins de fer d’Azerbaïdjan non pas à Constantinople, mais à Bakou ». La reconnaissance de l’Azerbaïdjan en tant qu’entité étatique n’aura lieu que le 28 avril 1920. Un jour plus tard, le Comité révolutionnaire d’Azerbaïdjan adressait un ultimatum au gouvernement de la République indépendante d’Arménie pour qu’il « évacue le Haut-Karabakh et le Zanguezour ».Dès les premiers jours du mois de Mai, la 11e  armée bolchevique lançait une offensive contre l’Arménie au nom de l’Azerbaïdjan.

La guerre qui opposa l’Arménie au pouvoir Bolchevique dura jusqu’au 10 août 1920. Elle prit fin avec la signature par les deux parties d’un accord de cessez-le-feu à Tiflis. L’Arménie acceptait que le Haut-Karabakh, le Zanguezour et le Nakhitchevan soient occupés par les troupes bolcheviques, ce qui « ne prédéterminait pas le statut de ces territoires ». Les parties avaient convenu que le statut des territoires occupés serait déterminé « dans le cadre d’un traité de paix qui serait conclu dans un avenir proche ».

Aucun traité de ce type ne fut jamais signé. 

Plus tard, avant les négociations russo-turques qui se sont tenues  à Moscou (4), Narimanov adressait une lettre du même type à Lénine, dans laquelle il lui conseillait de ne pas discuter de la question arménienne avec la délégation de Kemal.

Le Haut-Karabakh devait être définitivement cédé à l’Azerbaïdjan en 1991 sur la base de l’accord conclu lors de la visite du président turc Özal à Moscou. 

L’opération militaire appelée « Goltzo » (5) a duré exactement le même temps que la « Guerre bolchevique-arménienne »  de mai-août 1920. Et si le « putsch » de Moscou du 19 août 1991 n’avait pas eu lieu, le Haut-Karabakh aurait été entièrement  vidé de sa population arménienne.

Dès lors, la « Première guerre du Karabakh » n’a pas eu pour objectif  la « restauration de la justice historique », mais la préservation de l’identité des Arméniens et le contrôle par les Arméniens du Haut-Karabakh.

Mais pourquoi faire allusion à ces événements  alors que notre « train est déjà en route » ? 

Parce qu’un mouvement a récemment débuté en Arménie dont le principal slogan est « vers un retour aux relations antérieures avec notre allié stratégique ».

Cependant,  à stade des choses, il nous manque une analyse sérieuse de la situation qui repose sur les éléments suivants.

Avons-nous affaire à une démarcation des frontières entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ? Ou plutôt, ne sommes-nous pas en train de tenter de résoudre la question des frontières de l’Azerbaïdjan en tant que territoire russe en reformulant la question par une approche diplomatique et en entamant des négociations directes avec la Russie ? 

Il est aujourd’hui fondamental de clarifier la situation. 

Où ces négociations nous mèneront-elles ?

Traduction : Sahak Sukiasyan

________

(1) Né en 1870 à Tiflis. il a dirigé le « Comité révolutionnaire », puis le « Conseil des commissaires du peuple » [Gouvernement] de l’Azerbaïdjan. Il a ensuite poursuivi sa carrière au sein de l’administration supérieure de la nouvelle URSS et été membre du Praesidium du Comité exécutif central d’URSS de 1922 jusqu’à sa mort en 1925. Honneur suprême qui témoigne de sa loyauté à l’égard de Moscou, sa dépouille mortelle été placée dans le « Mur d’honneur » du Kremlin.

(2) Allusion aux dirigeants de l’époque de l’Arménie soviétique qu’il « dénonce » comme des « Dachnaks ».

(3) Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bakou, il a été pendant une très courte période en 1993 l’un des conseillers de Heydar Aliev, et député au Parlement durant deux législatures de 2000 à 2010. Candidat à l’élection présidentielle en 2013, il est arrivé second, derrière Ilham Aliev, avec 5,53 % des scrutins. Réputé « pro-occidental », depuis 2013, il est également le dirigeant du « Conseil national des forces démocratiques ».

(4) En vue de la signature du « Traité de Fraternité » signé  à Moscou en 1921 entre la Russie bolchevique et la Turquie kémaliste.

(5) Lancée au printemps sous le nom d’« Opération  Goltzo » [Anneau en russe] », cette intervention coordonnée des forces russes et azerbaïdjanaises  a réalisé la déportation des  Arméniens des villages de la région de Chahoumian. Elle avait été conçue par les officiels du Kremlin et par le gouvernement azerbaïdjanais comme le prélude à une désarménisation totale du Karabakh qui avait alors échoué grâce à la mobilisation générale des Arméniens.