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LIVRES – Faux et usage de faux (L’historien face à la question de la crédibilité documentaire)

Philippe Blaudeau et Véronique Sarrazin (sous la direction de)

Faux et usage de faux

(L’historien face à la question de la crédibilité documentaire)

Presses universitaires de Rennes, 2023, 334 p., 25,00€

 

Les « fake news » sont depuis quelques années l’objet de discussions dans les différents réseaux ou médias de la sphère publique. Elles ne sont pas nouvelles, peuvent provenir de groupuscules souvent taxés de « complotistes » tout aussi bien que des états démocratiques, comme en témoigne la guerre en Irak lancée par les États-Unis et dont nous subissons encore aujourd’hui les conséquences. Les auteurs du livre collectif dirigé par Philippe Blaudeau et Véronique Sarrazin étudient des cas historiques qui pourraient paraître éloignés dans le temps mais se montrent en réalité efficaces pour réveiller le regard critique sur notre contemporanéité. Les historiens, à l’instar du détective, mènent une enquête (titre déjà présent chez Hérodote et terme que revendiquera Michelet), ils publient ici un polar universitaire, scientifique et érudit. 

L’historien se base sur les textes, il établit une méthodologie et cerne la contrefaçon, la forgerie dont les conséquences sont historiques, juridiques, économiques, politiques : « la production autant que la réception des falsifications interrogent notre rapport à la vérité, et à l’autorité qui s’en érige garante, en histoire, sociologie et philosophie », écrivent Philippe Blaudeau et Véronique Sarrazin dans l’introduction.

La première partie regroupe des essais consacrés aux faux que l’on attribue à des figures célèbres. Spécialiste de l’histoire et de l’épigraphie des cités grecques de Troade, William Pillot rencontre forcément la figure incontournable dans ce domaine, celle, très spéciale, de Heinrich Schliemann (1822-1890) dont le travail archéologique est, dès l’origine, polémique, car soupçonné ou accusé de faux. L’archéologue connut un immense succès dû notamment à la mise en scène de ses découvertes et de sa vie, jusqu’à ce que l’américain William Calder apporte, dans les années 1970, une vision critique de l’œuvre et du personnage, renforcée ensuite par celle, accusatrice de David Traill, psychologisante et moralisatrice. Contre cette enquête à charge, Pillot cherche la nuance et met l’œuvre en « perspective » pour en dégager sa valeur « heuristique ».  Schliemann crée son propre mythe, il prétend découvrir le site de Troie sur le tell d’Hisarli et n’hésite pas à présenter comme objets de fouilles des antiquités achetées dans les bazars ou à falsifier des documents. Mais tout ne relève pas chez lui de la falsification et Pillot veut y voir aussi la marque de l’esprit européen à une certaine époque. Ami de Burnouf, Schliemann aura joué un rôle dans les thèses indo-européennes qui se mettaient alors en place.

Michel Niasset étudie les polémiques qui, dans la seconde moitié du XIXe, ont animé les études sur la littérature de tradition orale. L’auteur se penche en particulier sur le cas breton, avec le livre de Hersart de la Villemarqué, Barzaz-Breiz, publié en 1839 ou encore la collection présentée par Penguern et Kerambrun. Le succès de ces œuvres a été suivi d’accusations de faux dont l’auteur analyse les arguments – curieusement identiques pour des affaires distinctes, où des hypothèses et la mauvaise foi parviennent à salir les noms et les œuvres comme l’aura fait Luzel vis-à-vis de Kerambrun. L’auteur souligne les répercussions de ces attaques sans nuances qui n’ont d’autre effet que la stérilisation de la recherche, la perte de documents et celle des occasions uniques (saisir les témoignages avant la disparition des témoins). « Dans le domaine de la culture orale, la mort d’un chanteur, c’est la disparition d’une bibliothèque, autant en Bretagne qu’en Afrique », écrit Michel Nassiet. Et l’on ne peut s’empêcher de penser à l’œuvre de Komitas.

Dans une partie intitulée « démêler aujourd’hui le vrai du faux », Olivier Huck analyse la loi de l’été 425 par laquelle l’église d’Orient, avec Théodose II a repris l’Occident en main. Une variation entre les différentes versions de la loi concerne la « spécificité des clercs en matière de justice » dont la question concerne les rapports de force entre l’église et le pouvoir impérial, de même qu’entre l’Orient et l’Occident. Le Liber pontificalis, antique recueil des biographies des chefs de l’Eglise de Rome, occupe l’étude de Dominic Moreau. L’auteur questionne « l’authenticité du prétendu Libellus de munificentia Constantini »  qui inclut la vita Silvestri, en privilégiant le cadre du Schisme symmaquien/ laurentien. Dès lors que l’enjeu n’est rien moins que la datation des « grandes basiliques chrétiennes de Rome » ainsi que « l’économie romaine au IVe siècle », il s’agirait de voir ce texte apocryphe comme un moyen en vue d’une « récupération par les symmaquiens de toutes les églises qui restèrent aux mains des laurentiens jusqu’en 507 ». 

Que représente une liste de rois pour le haut Moyen Âge et la notion de faux peut-elle s’y appliquer ?, demande William Trouvé en partant de la « liste de noms de rois mérovingiens et carolingiens » d’un manuscrit de la Bibliothèque de la bourgeoisie de Bern comportant des modification de la part du copiste . Des noms peuvent être retirés, ou rajoutés, des règnes rallongés, dans le but de « valoriser l’ancienneté d’une famille » et sa légitimité à gouverner, comme dans le cas des Carolingiens vs des Wisigoths. Pour W. Trouvé ces manipulations correspondent aux cadres intellectuels du lieu et de l’époque où elles ont été effectuées. De surcroît, les listes ne sont que des abrégés qui ne modifient pas le « sens général » de l’histoire établie dans des documents plus complexes. Pour établir qu’un document est faux, il s’avère indispensable d’élaborer des critères, comme cherche à le faire Thomas Deswarte dans son étude comparative de trois diplômes du premier Moyen Âge concernant les politiques royales et religieuses dans le monde asturo-léonais.  En tenant compte du contexte de rédaction et de l’époque, Deswarte montre que la recherche du mobile demeure secondaire, un peu comme s’il fallait admettre une présomption d’innocence dans les documents qualifiés de forgeries. 

Des forgeries anciennes peuvent concerner des enjeux idéologiques actuels. Comme le montre Isabelle Mossong, les documents manuscrits supposés conserver la mémoire des premiers évêques de la ville d’Albe sont de faux épigraphiques réalisés par le prêtre piémontais Giuseppe Francesco Meyranesio (1729-1793). Bien que tous les scientifiques s’accordent à voir en Meyranesio un faussaire, deux auteurs, Giovanni Battista Fossati et Alessandro Vertamy ont publié, en 2014, un ouvrage destiné à le réhabiliter. S’opposant à ce que l’éloge d’un faussaire puisse être divulgué, Mossong démontre une fois encore que  les inscriptions chrétiennes d’Albe sont une pure invention de Meyranesio. 

Il y a aussi des forgeries de bonne foi, faites au service de l’orthodoxie, comme celle du Credo du concile d’Antioche, faisant partie du Livre des canons arméniens élaboré au VIIIe siècle par le catholicos Yovhannes III et augmenté peu à peu jusqu’au XIe siècle. Hélène Mounier avertit, dans son étude érudite (qui semble s’adresser à des théologiens ou des historiens des religions spécialistes des Églises d’Orient), que la perception du faux diffère selon les époques. Attribué au « maître faussaire »,  Yovhannes Mayragomec’i, le Credo révèle l’influence de la doctrine de Julien d’Halicarnasse et celle de l’évêque syrien Philoxène de Mabboug. Il pourfend les hérétiques et se destine à protéger des futures hérésies. Mounier développe les enjeux sotériologiques complexes auxquels se trouve lié le Credo qui témoigne, par ailleurs, d’une « spécificité arménienne » en défendant la « présence de la gloire dans la chair christique dès l’Incarnation ».

Farid Bouchiba examine les traditions forgées dans l’islam sunnite au Moyen Âge et retrace l’évolution de la transmission et de la science qui concerne ces fausses sentences attribuées au Prophète. Les auteurs de ces fausses traditions prophétiques, détectées par les anachronismes et les erreurs lexicales,  peuvent être les conteurs et les courtisans cherchant à séduire leur public respectif, mais aussi les partisans doctrinaux voulant servir la cause de l’islam et consolider les opinions juridiques ou dogmatique de certaines écoles. 

Les pays, les régions, les villes, se plaisent à revendiquer des origines prestigieuses et antiques quitte à se baser sur des forgeries,  tels que les « trois faux antiques de l’Anjou » (dont un canular) examinés par Jean-Michel Cauneau. C’est le culte de saint René qui fait l’objet de l’un d’eux et a suscité de nombreuses controverses au fil des siècles. Entre la crédulité et l’esprit critique, l’on peut espérer que ce dernier l’emporte, mais rien n’est moins sûr tant l’homme aime croire ce qui lui convient. 

Dans un domaine différent de celui du faux, Jean-Dominique Mellot se penche sur la « contrefaçon » des livres qui n’a pu prendre son essor qu’avec l’imprimerie. Il faut un procédé de reproduction mécanique pour qu’il y ait contrefaçon. L’étude, centrée sur les XVIIe et XVIIIe siècles en France, montre que l’extension du droit du libraire (privilège) réduit l’accès des œuvres au « domaine public », entraînant des pertes économiques chez les libraires de province. La contrefaçon, illégale mais légitime,  bénéficiera de la réforme du régime d’édition de 1777 qui la légalisera par l’estampillage. La contrefaçon a ainsi joué le rôle de régulateur face à l’excès de la centralisation. L’imprimerie au XVIIIe siècle concerne également l’étude de Véronique Sarrazin. Que montrent les fausses adresses des almanachs parisiens ? Ces publications parmi les plus consommées, au statut éditorial et intellectuel réduit, visent essentiellement le divertissement, même s’il arrive que certaines soient poursuivies pour leur contenu (les jansénistes). L’éditeur-libraire qui recourt au masque du toponyme fictif est en général reconnaissable et tacitement toléré par les autorités. Les adresses imaginaires annoncent souvent le contenu du livre (ainsi de Constantinople et ses harems pour les histoires scandaleuses mêlant pornographie et politique ou religion),  elles contribuent à la publicité de l’almanach. 

La critique politique se révèle dans l’usage des pseudonymes que Patricia Galliard-Seux décode dans l’Histoire Auguste contant, avec des passages de fiction, trente biographies d’empereurs romains. Dans cet ouvrage, subversif et plein d’humour, l’auteure cherche ce qui se cache derrière le nom de « Capitonilus » dont elle relève toutes les occurrences. Son enquête montre le rôle important des vêtements, notamment celui de la tunique palmée octroyée au consul. Dès lors que la montée au capitole symbolise le consulat, à Rome comme à Constantinople, «Capitolinus », utilisé dans le pamphlet ciblerait « un consul qui a dû faire des prélèvements dans les trésors du ou d’un Capitole, à la faveur de la désacralisation des édifices païens et de leur contenu ». Les vols commis dans les Capitoles, au détriment des dieux, s’amplifient à la fin du IVe siècle et au début du Ve, date à laquelle aurait justement été écrite l’Histoire Auguste. 

Audren Le Coz examine le récit intitulé Byzantiaka de Malchus, rhéteur et historien byzantin, qui a laissé la « relation la plus précieuse que nous ayons à propos de la déposition du dernier empereur d’Occident ». Malchus raconte la double ambassade envoyée à l’empereur Zénon en Orient, en 476, par Julius Népos et Odoacre. Le Coz analysant le lexique du récit y découvre que sa « couleur tragique» provient de termes propres à la tragédie d’Euripide, les Phéniciennes. Malchus établirait donc un dialogue avec le tragédien, ce qui soulève un doute quant à la valeur documentaire du récit, « tant la volonté de l’historien de tendre un miroir à la tragédie paraît certaine ». Il semblerait  dès lors que Malchus, prenant acte de la fin de Rome, cherche, via la tragédie, à signaler l’avenir incertain de l’histoire byzantine.  

Si, dans sa conclusion, Philippe Blaudeau affirme avec raison que « la question de la falsification implique volontiers des enjeux de pouvoir », l’on ajoutera que tout pouvoir dictatorial nécessite la falsification de l’histoire, ainsi que le met en évidence le traitement officiel de l’histoire par la Turquie et l’Azerbaïdjan. « Le faux, en matière historique, peut effectuer des rebonds surprenants », écrit Jean-Michel Cauneau dans l’étude citée. 

Chakè Matossian 

Éditorial