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LIVRES – La Post-vérité ou le dégoût du vrai

Claudine Tiercelin

La Post-vérité

(ou le dégoût du vrai)

Paris, Éditions Intervalles, 2023, 

99 p., 12,00€

Dans son énergique petit livre, la philosophe Claudine Tiercelin, titulaire, depuis 2010, de la chaire de « Métaphysique et de philosophie de la connaissance » au Collège de France, analyse le phénomène de « post-vérité ». Engendrant le dégoût du vrai, la « Post-vérité » met en péril la démocratie en laissant la croyance dominer les faits. Il faut donc revenir aux faits et à la vérité, fondamentalement liés à la question philosophique de la réalité et de son existence. 

Préfère-t-on chercher ou continuer à croire ce qu’on a cru ? Tiercelin montre ici combien le la question de la vérité engage toute la société. Le type de société que nous construisons dépend de la façon dont nous voulons (ou non) rechercher la vérité. Loin d’être dogmatique, celle-ci résulte, comme le défendait Charles Sanders Peirce (1839-1914) dont Tiercelin se réclame, d’une « enquête », laquelle se poursuit selon des règles et avec de l’effort. Le dogmatisme dérive aujourd’hui du relativisme absolu et généralisé, du mépris des faits. La théorie valorisant l’interprétation, lui accordant une suprématie au détriment des faits produit l’effacement de ceux-ci. Tiercelin souligne l’importance de l’enjeu : « il est dangereux (voire criminel) d’affirmer qu’il n’y a pas de faits, mais uniquement des interprétations ». Son propos se révèle essentiel, il nous éclaire et nous aide à comprendre le pouvoir du négationnisme qui se trouve renforcé par de telles orientations intellectuelles (1). 

La philosophe jette son regard critique sur les outils informatiques, elle rappelle, à la suite de Platon, que l’information ne constitue pas un savoir. Aucune connaissance ne provient des propos tenus par des « savantasses » célèbres sur les réseaux dits « sociaux » où prospèrent (avec la solitude) les formes de discours (enfumage, complotisme, entourloupe ) entretenant  tous un rapport distordu avec la vérité ( dont l’idée et la valeur sont en négatif reconnues puisqu’il faut la distordre). Quant au complot, Tiercelin en débusque le cheminement logique contraire au savoir : c’est la conclusion qui détermine l’argument. La vérité scientifique, la recherche procèdent  avec lenteur, et non d’une recette qui s’appliquerait dans l’immédiateté. C’est pourquoi Tiercelin vilipende aussi les  outils de « gardiennage de la Raison » comme les « conspiracy watch » et autres  « fast checking » (2).

La philosophe aborde les problèmes de la définition du savant et de la science, du rôle des valeurs cognitives et éthiques auxquelles ils n’échappent pas. Elle demande de prendre conscience des biais cognitifs et d’éviter le totalitarisme moral, d’admettre notre « faillibilité intrinsèque ».

Qu’est-ce qu’un savant ? Tiercelin en dresse un portrait idéal, à la suite de ses maîtres Bertrand Russell (1872-1970) (3) et Charles S.Peirce. Voici  les  vertus (si on ose encore utiliser ce terme (4))  qui devraient animer le  « vrai savant » :  « désintérêt, humilité, sens du doute et de la probabilité, incertitude, refus des distinctions manichéennes, respect des nuances, honnêteté intellectuelle, sincérité, réel amour pour la vérité ». Ce portrait rêvé (parfois heureusement incarné) n’empêche pas l’auteure d’être parfaitement consciente des jeux de pouvoir et d’intérêts qui interviennent dès qu’il y a projet d’application utilitaire de la science. « La vraie science est de façon distinctive l’étude de choses inutiles. Car les choses utiles seront étudiées sans l’aide des hommes de science », écrivait Peirce. Aussi comprend-on l’importance que Tiercelin accorde à l’art et elle n’a du reste pas manqué d’inviter plusieurs artistes à parler de leur pratique. 

Loin donc d’occulter la présence des fraudes et des magouilles dans le monde académique  (modes de financement, complaisances envers les lobbies…), Tiercelin dénonce leurs effets négatifs sur la confiance générale en la science : « plus encore que cela n’interroge sur les notions de déontologie et d’intégrité scientifique, cela nuit gravement à la confiance, si importante, en ces temps de post-vérité, que devrait pouvoir conserver le public en la science et en ses savants, et non en tel ou tel supposé ‘expert’ ou vulgarisateur scientifique canonisé par les médias ». Dans son livre, Tiercelin évoque à plusieurs reprises la crise de la Covid pour s’en prendre  à ceux qui « complotaient » contre les mesures prises par les autorités (confinement, masques, vaccins…). Il est dommage que la philosophe ne prenne pas ici en considération ses propres arguments, car de nombreux faits ont contribué à fragiliser la confiance des citoyens. Parmi ces faits,  le contrat réalisé dans l’opacité totale pour des montants stratosphériques par la Présidente non élue de la Commission européenne, Mme von der Leyen. L’on rappellera que la même, sur un autre terrain, a ensuite qualifié une dictature négationniste de « partenaire fiable ». Il s’agit de sphères et de moments différents mais nous comprenons, grâce au livre de Tiercelin, qu’il y a bien là une base commune, un même rapport à la vérité. La Realpolitik assumée sans pudeur et la post-vérité vont-elles de pair ? 

Tout en soulignant la nécessité de tenir compte des aspects historiques et sociologiques dans la manière dont la science procède, Tiercelin refuse de la réduire à une « construction sociale, au service de tel ou tel pouvoir » (ce qui serait la position des partisans de Bruno Latour). Nous ne sommes pas que des prisonniers : « la meilleure manière de se prémunir des mensonges et autres manipulations, c’est d’être moins crédule, d’être attentif, circonspect, de vérifier ses sources, les preuves dont on dispose, de tenir compte des données qui viendraient bousculer ce que nous croyions justifié, toutes choses qui dépendent bien de nous, et relèvent de ce que depuis quelques dizaines de siècles, tout de même, les philosophes appellent, assez banalement, ‘l’art de juger’, ‘l’art de penser’, la ‘phronesis’, ou ‘le discernement’ ».

La vérité est une platitude mais une platitude très sérieuse car « c’est un  idéal qui nous guide, et ce, en permanence ». Cet idéal demeure inséparable de la réalité. 

Chakè Matossian

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(1) Je me permets d’ouvrir une parenthèse pour rappeler un fait vécu lors d’un colloque où était défendue par un intervenant l’idée que toute photo est, par nature, déjà une interprétation et donc que la vérité n’a rien à y faire, qu’il y a d’emblée fiction. Les photos du génocide subi par les Arméniens, les têtes tranchées des intellectuels de 1915 ne me quittaient pas pendant les interventions. J’ai été bien seule lors des discussions à défendre la réalité du fait.

(2) On se souviendra que dans son édition du 20 septembre 2022, le journal Libération avait placé dans la section « check-news », les atrocités commises par l’armée d’Azerbaïdjan sur le corps d’une soldate arménienne :  «  CheckNews. Que sait-on de cette vidéo du corps d’une soldate arménienne mutilé par des soldats azéris? ». Placer ce fait dans la section « check news » en gros titre engendrait aussitôt le doute quant à la réalité du fait et faisait le jeu des tortionnaires. L’information était classée dans cette rubrique sous prétexte qu’on ignorait le nom exact de la victime. Elle aura décidément été torturée jusqu’à la fin.

(3) L’on doit au photographe arménien Yousuf Karsh (1908-2002) l’un des plus célèbres portraits de Bertrand Russel.https://www.artic.edu/artworks/79554/bertrand-russell

(4) Voir à ce sujet le livre de Carlo Ossola, La vie simple et notre recension dans N.H., n°361, 22 juin 2023, p.5.

 

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