Rechercher
Fermer ce champ de recherche.

LIVRES – Les graines de l’au-delà

Nissim Amzallag

Les graines de l’au-delà

(Domestiquer les plantes au Proche-Orient)

Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2023,  

345 p., 25,00€

Nissim Amzallag, spécialiste de biologie végétale (Université hébraïque de Jérusalem) examine les causes probables et les enjeux de la domestication des plantes. Cette question « à la charnière entre l’archéologie et la biologie » concerne le rapport de l’homme au monde. Selon l’auteur, la chasse-cueillette n’a pas été brutalement abandonnée au bénéfice de l’économie agricole laquelle aura nécessité de trois millénaires (transition néolithique) pour s’imposer. A tort, le Proche-Orient a été considéré comme modèle universel de la domestication des plantes alors qu’il n’est qu’ « un foyer parmi d’autres » dans son processus, comme l’ont observé les anthropologues (Philippe Descola, entre autres).

Amzallag précise les limites de son champ d’étude dans l’espace et le temps :  il s’en tient au Proche-Orient dont la qualité des fouilles représente un atout majeur et prend pour point de départ le Natoufien (12500-9700 av. J.-C.) en continuant au PPNA (9700-8700 avant J.-C.) et au PPNB (8700-8200 av. J.-C.) (Pre-Pottery Neolithic A et B). 

S’appuyant sur les récentes découvertes de la biologie moléculaire, l’auteur soutient l’hypothèse d’une origine sacrée de la domestication des graines, liée à une vision cosmique d’un transfert de vitalité. Il examine la domestication conjuguée des céréales, des légumineuses, du lin et montre, en se fondant entre autres sur les analyses génomiques, que leurs propriétés excluent à la fois les théories relatives à la sécurité alimentaire parfois sous-tendues par la climatologie et celles basées sur les causes socioculturelles (extension du tissu social, rituels festifs, modifications de l’architecture ou prolifération de signes symboliques) comme moteur de la domestication. Ces éléments qui révèlent la réalité d’une circulation des graines sur de grandes distances permettent à l’auteur d’affirmer : « L’idée d’un foyer unique, berceau de la domestication conjuguée, laisse maintenant la place à une dynamique d’ensemble, s’exprimant dans tout le Proche-Orient ». 

Amzallag s’écarte du darwinisme en refusant de voir dans la sélection des caractères des plantes ou des animaux la recherche d’un avantage. L’homme n’a pas cultivé les plantes pour des raisons alimentaires et de rentabilité soutient-il en convoquant, parmi d’autres, l’exemple du pois Pisum humile choisi pour la domestication alors qu’il est plus lent et moins pourvu de graines que deux autres pois. Il propose d’aborder le problème de la domestication des plantes sous une autre perspective, en abandonnant l’obsession de l’appropriation du réel. Il lui semble en outre crucial de devoir tenir compte des avancées de la biologie relatives au rôle des modifications épigénétiques (1) qui, répétées sur plusieurs générations, ont des conséquences parfois d’ordre génétique ; il s’agit du rôle du milieu, du vécu maternel et plus encore paternel d’après lui (via « les petites molécules d’ARN originaires du spermatozoïde »). Des transformations peuvent résulter d’une modification de l’environnement et non nécessairement d’une sélection. Les végétaux possédant un pouvoir d’adaptation encore plus grand que celui des animaux, les effets du milieu finissent par produire en eux des modifications de séquence dans l’ADN.

Le végétal, loin de se réduire à une ressource alimentaire, se rapporte, selon l’auteur, à des croyances, à un univers mental, qui ont précédé la domestication et dont nous ne savons quasiment rien. C’est pourquoi il présente l’hypothèse selon laquelle existerait une relation entre les plantes et les croyances, axée sur « la découverte d’un transfert de vitalité depuis le monde des défunts vers les vivants par l’intermédiaire des plantes qui croissent sur les sépultures ». Il s’agirait d’une phase de « technopoïétique », étrangère à la visée pratique propre à la technologie, une phase inconnue, pleine d’obscurités que l’auteur envisage d’éclairer en recourant à la physiologie des plantes.

Pour chercher un facteur culturel fondateur, « il est nécessaire de s’assurer que le ou les critères identifiés ont bien leur expression première dans le foyer de la culture natoufienne, et qu’ils se diffusent en même temps que les semences dans tout le Proche-Orient », écrit Amzallag. Que se passe-t-il au Natoufien qui se renforcera par la suite ? Amzallag remarque les nouveautés apparues dans le rapport de l’humain au monde : l’habitat permanent, l’organisation de l’espace, l’élargissement du groupe social, un développement de la représentation humaine dont la forme ovoïde rappelle celle des graines, la présence de décorations, d’ornements sur des statuettes et les outils qui révèlent un usage rituel bien plus qu’utilitaire. Il fixe son attention sur la  présence de mortiers troués et donc inutiles, qui dévoile, dans une relation aux graines, la prédominance du symbolique sur l’utilitaire. S’ajoute à cela, une modification dans l’emplacement des sépultures qui devient celui de l’habitat. Ces caractéristiques du Natoufien se renforcent au PPNA : la taille des villages augmente, des bâtiments collectifs sont construits, ils abritent des graines et revêtent une fonction non pas alimentaire mais rituelle. L’imbrication des aires d’inhumation et d’habitation signale l’existence de rituels et de croyances en relation avec la mort dont témoignent à la fois les récupérations de crânes et l’accroissement de la représentation humaine que l’on verra aussi au PPNB (8700-8200 av. J.-C.). Amzallag tient particulièrement à souligner l’association qui existe entre des graines conservées et trois singularités visibles à partir du Natoufien : l’habitat, les sépultures et les symboles.  Si les pratiques funéraires jouent un rôle majeur, il importe alors d’en clarifier la nature et la signification. 

Selon Amzallag, « à l’aube de la domestication, les défunts auraient contribué à la transformation des plantes via la modification du milieu de culture induite par leur présence » . La décomposition des corps apporte en effet des éléments nutritifs pour la plante, parmi lesquels se dégagent les effets des polyamines (qui sont « les composés informatifs et protecteurs parmi les plus archaïques de l’histoire du vivant »). Elles interagissent avec les molécules d’ARN, augmentent la résistance au stress et « pourraient bien constituer le facteur stimulant une autodomestication des plantes », principalement celles des plantes annuelles dont la production se trouverait dès lors stabilisée. La survitalité de ces plantes transforme les morts en source de vitalité pour les vivants qui établissent avec eux un rapport « serein », affirme l’auteur. Le succès du lien entre vitalité, culture et consommation de graines contribuerait à la diffusion de la culture natoufienne. Des représentations de l’homme d’apparence semblable à celle des graines permettent à Amzallag d’imaginer le transport de la vitalité de la sépulture sous forme de graines. Il y aurait ainsi un « stock de graines-ancêtres » chargées de la vitalité de la lignée des ancêtres et capables de relier une « collectivité bien plus vaste qu’auparavant ». In fine, l’agriculture découlerait de l’imitation des rituels caractérisant la culture des « graines-ancêtres ». De ces plantes survitales à demi-sauvages naîtront les plantes dérivées et domestiques qui en auront fixé les caractères. 

La question de la « vitalité » en rapport avec les graines et le défunt entraîne Amzallag à insister sur la pratique insolite de prélèvement du crâne. Il voit en ce dernier un symbole de fertilité auquel s’apparenteraient les mortiers troués. Pour appuyer son interprétation, l’auteur convoque des croyances et des mythes ainsi que le vocabulaire qui rattachent le crâne à la fertilité masculine et font de la tête la source de la vitalité, en accord avec la théorie du muelos. Présente dans la haute Antiquité, de l’Egypte au sud du Levant,  les fondements de cette théorie seraient déjà décelables au Proche-Orient à l’aube du néolithique. Selon cette théorie, le crâne constitue la réserve du sperme provenant de la moelle des os et de la moelle épinière. Amzallag loin de trouver la théorie du muelos naïve, signale qu’il subsiste des zones d’ombre dans la science médicale « quant à ce qui relie la colonne vertébrale au pouvoir de procréation chez l’homme ».

Prenant en considération le caractère spéculatif de son approche (le texte est parsemé d’innombrables « il semble », « suggère », « probablement »…), Amzallag tente de la soutenir en repérant des traces du processus de domestication dans certains mythes et rituels de l’espace géographique de son étude. Il choisit ainsi de scruter, sous l’angle le plus favorable à son hypothèse, les cultes de Dagan, Adonis, Attis, Démeter avec les mystères d’Eleusis, et Osiris pour y trouver une mémoire du processus de domestication dans leur rapport à la mort et aux graines. Selon lui, l’apparition des dieux marque l’achèvement de la domestication où cesse la cohabitation du mort et du vivant. Les dieux résultent d’un déplacement des ancêtres, leurs caractéristiques témoignent du lien antique entre la mort et les graines, mais ce sera sur l’oubli du technopoïétique que reposera l’appropriation du monde. 

En dernière instance, l’agriculture en tant que technologie effectuerait une sorte d’immanentisation de la transcendance et ce renversement constituerait alors la base indispensable au  développement d’une mentalité du profit et de la production. Si le modèle sacré et  l’application technique peuvent cependant coexister, ils n’en formeront pas moins dorénavant deux mondes séparés. 

Chakè MATOSSIAN

–––––

(1) Sur l’importance de l’épigénétique, cf. le livre d’Etienne Danchin, La synthèse inclusive de l’évolution, Actes Sud, 2022 et notre recension dans Nor Haratch hebdo du 9 mars 2023.

Éditorial