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LIVRES – Quand l’Occident s’empare du monde (XVe-XXIe siècle)

Maurice Godelier

Quand l’Occident s’empare du monde 

(XVe-XXIe siècle)

Paris, CNRS Éditions, 

2023, 502 p., 

25,00€

Le livre que vient de publier l’anthropologue Maurice Godelier (médaillé d’or du CNRS en 2001) s’avère un outil bien utile pour tenter de comprendre la situation chaotique et violente du monde contemporain, monde qui, dans son entièreté, dépend et accepte le capitalisme mondialisé. En analysant la mainmise du monde par l’Occident, Godelier en écrit l’ histoire vue sous l’angle d’une critique de la colonisation, d’un accaparement du monde indissociable du développement technique militaire et industriel qui aura permis aux états et à leur élite de s’enrichir au détriment des populations autochtones mais aussi, et Godelier ne manque pas de le rappeler, en laissant leur propre population dans la misère et l’exploitation. La modernisation de l’armement nécessaire au maintien de la souveraineté d’un pays et éventuellement de son extension, sous-tendra un nouveau type d’échange commercial, mondialisé, qui va du capitalisme industriel au capitalisme financier aujourd’hui dominant et dominateur. 

Le sous-titre du livre nous éclaire quant à la perspective choisie par l’auteur. Si l’Occident s’est emparé du monde grâce au développement des outils dans le domaine militaire et dans celui de la production (manufacture), « Peut-on alors se moderniser sans s’occidentaliser ? », demande Godelier. 

La réponse est non, ce qui ne veut pas dire que l’occidentalisation sera considérée comme un bienfait ni imitée dans le domaine des institutions politiques. Godelier propose une réflexion sur le fait que tous les états, pour imposer ou maintenir leur pouvoir, ont dû passer par la modernisation créée par l’Occident mais que cette modernisation qui porte en elle un élan de liberté, de révolte et de révolution (indépendance des Etats-Unis en 1776, Révolution française en 1789 avec la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes) a engendré, du même coup, un rejet de l’Occident. En somme, la modernité occidentalise au point d’engendrer l’anti-occidentalisation.

Godelier retrace, parfois minutieusement, même lorsqu’il affirme le faire « à grands traits », les épisodes qu’il juge indispensables à la compréhension de l’histoire de l’occidentalisation, cette mainmise des Etats-Unis et de quelques pays européens, Russie incluse, sur le reste du monde du XVIIe au XXe siècles. On ne pourra saisir le rejet de l’Occident par certains pays (notamment les pays musulmans mais aussi hindous) qu’en examinant la façon dont l’Occident s’est implanté.

L’auteur situe le point de départ dans les découvertes maritimes faites par les royaumes du Portugal et de l’Espagne qui, au XVe siècle, recherchant des routes alternatives pour atteindre les richesses de l’Inde et la route des épices, ont trouvé les côtes de l’Afrique et le nouveau monde. C’est le début de la colonisation, avec violence et massacres, éradication des cultures locales. Les nouveaux arrivants sidèrent par la modernité de l’armement, ils imposent leur mode de vie, leur religion, leur architecture, leur langue et leur calendrier, leur système juridique et politique. Ils trompent la confiance des chefs locaux, conquièrent les richesses mais aussi les esprits en détruisant souvent (mais pas toujours) les institutions sociales des autochtones. Un peu différente, la méthode coloniale hollandaise, qui supplantera bientôt les ibériques, ne visera pas à modifier le symbolique mais seulement à moderniser pour rentabiliser (ce qui n’empêche pas la violence). Les richesses déclenchent immanquablement des rivalités et toute l’histoire de l’Occident est faite de guerres entre les pays colonisateurs qui entretiennent aussi des guerres inter-ethniques (diviser pour régner) que Godelier décrit avec précision. Le but est et sera toujours le même : l’enrichissement qui va de la plantations de canne à sucre et du trafic d’esclaves (socle des futures économies coloniales et spécialité du monde arabe et ottoman, car le droit d’asservir est inscrit dans le Coran) au capitalisme financier en passant par l’exploitation inhumaine de la population européenne elle-même. 

Le livre de Godelier montre avec de nombreux exemples, qu’au fil des siècles le moteur principal reste le profit, que les traités et les accords ne cessent d’être bafoués, de Tordesillas (1494) à Yalta (1945), de Sèvres à Lausanne. Il n’en reste pas moins que pour profiter il faut impérativement moderniser et donc s’occidentaliser, au moins en partie. 

C’est ce qu’aura su faire le Japon à propos duquel Godelier souligne un événement crucial marquant l’histoire de l’anti-occidentalisation par l’occidentalisation. Il s’agit de la victoire du Japon sur la Russie en 1905. A la suite de la révolution Meiji (1868), le Japon s’est occidentalisé en adoptant le développement économique et donc militaire, il a réalisé une ouverture culturelle, à travers les traductions, l’adoption du calendrier, la Constitution, le système juridique. Mais voilà, le Japon s’occidentalise sans « perdre son âme », à savoir l’empereur et le shintoïsme. Sa victoire contre la Russie provoque des réactions triomphalistes de tous les pays d’Orient, c’est la première fois qu’un pays occidental est vaincu par un non-occidental. 

Plusieurs pages du livre évoquent le génocide des Arméniens. Godelier montre le lien entre la modernisation de la Turquie et le génocide prôné par son théoricien Ziya Gökalp : « Ziya Gökalp (1875-1924) qui prétendait que, pour devenir une nation moderne, la Turquie devait avoir une population homogène et qu’il fallait l’épurer de ses éléments non turcs ». L’auteur rappelle également que le tribunal devant juger à Malte les 150 personnes responsables arrêtées à Istanbul en 1919 ne s’est jamais réuni. Elles furent libérés en 1920-1921 et certains d’entre elles occupèrent des postes-clés dans la République d’Atatürk qui n’a jamais condamné les massacres, insiste Godelier. Comme il le montre, le retour du religieux a commencé dès la mort d’Atatürk à qui la Turquie doit sa modernisation. 

Le riche livre de Godelier parcourt tous les continents, se penche sur l’histoire d’innombrables pays et nous fait saisir la simultanéité des mentalités rivales prises dans un réseau pourtant commun, celui du capitalisme mondialisé. L’on regrettera malgré tout que la vision des « valeurs » démocratiques n’ait pas mené à l’analyse critique de ce qu’on entend par ces « valeurs ». Lorsque Godelier se demande « sur quels pays l’Occident peut-il compter ? », on mentionnera une fois de plus que Mme von der Leyen, présidente non élue de la Commission européenne, a qualifié M. Aliev président d’une dictature pétrolière négationniste de « partenaire fiable ». Au demeurant, le livre de Godelier nous éclaire sur ce type d’hypocrisie en ce qu’il expose la façon dont le pétrole est devenu une arme dans les relations internationales depuis la création de l’OPEP en 1960. Il a été l’enjeu dans la guerre Iran-Irak et plus tard dans l’invasion de l’Irak par les E-U, en 2003, sur base des mensonges que l’on sait. 

L’auteur n’aborde pas l’anti-occidentalisme alimenté en Occident-même à travers l’infiltration et le noyautage opéré par des états étrangers recourant à de multiples stratégies parmi lesquelles : la corruption de nos élus européens (Qatargate, Caviargate, Kazakhgate), la puissance des « loups gris » (1) dans de nombreux pays européens (France, Belgique, Allemagne, notamment) et le soutien par des pays considérés comme des partenaires économiques aux groupuscules terroristes islamiques . 

A la parution du livre, la guerre entre Israël et le Hamas n’avait pas commencé, à la différence de celle qui continue en Ukraine et qui, pour l’auteur, marque une « étape irréversible dans le nouvel ordre mondial ». Cet « ordre »
semblerait mené par un duel États-Unis / Chine, laquelle Chine prend désormais la tête de l’opposition à la domination mondiale des E-U. Le livre de Godelier ne prétend pas prédire l’avenir, sa vision historique explique et réfléchit l’évolution du monde, récusant la logique binaire pour laisser poindre celle du paradoxe. L’occidentalisation trouverait-elle sa figure dans le ruban de Möbius ?

Chakè MATOSSIAN 

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(1) Cf. le livre de L. Marchand et G. Perrier, Les loups aiment la brume, Grasset, 2022. Notre compte-rendu dans « NH », 27 oct. 2022.

Éditorial