Rechercher
Fermer ce champ de recherche.

Naïf, serviteur ou « traître » ?

La démission du président de l’Artsakh, Araïk Haroutunian, le 1er septembre, fut le résultat de sombres calculs politiques. Elle a été suivie par l’élection de Samvel Chahramanian à la tête de la République d’Artsakh, le 8 septembre. Le 12e jour de sa présidence, le 19 septembre, l’Azerbaïdjan a attaqué l’Artsakh et à la suite d’une guerre qui a duré un jour, le président nouvellement élu a accepté la défaite et a déclaré la dissolution de la République. Les Arméniens d’Artsakh ont quitté leur pays. La défaite n’a pas suffi, et à cela s’est ajoutée la honte de l’arrestation par les autorités azerbaïdjanaises des anciens présidents et d’un certain nombre de hauts fonctionnaires, ceux-là mêmes qui ont manœuvré afin de contraindre Araïk Haroutunian à la démission et qui ont organisé la nomination du nouveau président par le biais d’un parlement « renouvelé ».

La gestion des derniers jours du gouvernement d’Artsakh donnera sans doute lieu à de longues discussions. Samvel Chahramanian est resté silencieux depuis son arrivée en Arménie, un silence incompréhensible et inacceptable pour de nombreux Artsakhiotes, pour qui en une semaine le monde a basculé. Et un mois après la catastrophe, aucune explication, aucune appréciation politique, aucun plan d’action ou feuille de route n’ont été donnés, aucun mea-culpa n’a été prononcé.

Pourquoi procéder de force à un changement de président pour obtenir au bout du compte un si mauvais résultat ? Sur quelle force supérieure les autorités d’Artsakh comptaient-elles pour recourir à une telle solution ? Pourquoi une minorité parlementaire d’Artsakh a-t-elle contraint à la démission le président légitime ? Pourquoi Samvel Chahramanian a-t-il accepté ce poste de haute responsabilité, pour poursuivre quelle ambition ? Quelles garanties avait-il ? Lui qui avait assumé la fonction de Secrétaire général de la Sûreté de l’État, mesurait-il les risques ?

Les changements à la tête de l’État d’Artsakh se sont accompagnés de menaces et d’accusations – provenant de l’État russe – à l’encontre du gouvernement d’Arménie. Cela suggère que les changements gouvernementaux en Artsakh ont été effectués sous le diktat ou sous la contrainte des autorités russes. Celles-ci, après la guerre de 44 jours de 2020, n’ont tenté aucune action pour protéger l’Arménie et l’Artsakh face aux agressions azerbaïdjanaises, et bien au contraire, elles ont travaillé à les affaiblir, se tenant aux côtés de l’Azerbaïdjan, afin de forcer l’Arménie à céder le corridor de « Zanguezour » à leur profit. En un mot, le gouvernement de l’Artsakh est devenu un outil permettant aux forces russes d’obtenir des concessions de l’Arménie.

Samvel Babayan, le président de la faction « Patrie unie » du parlement d’Artsakh, avait déclaré publiquement – à plusieurs reprises – qu’il était prêt à assumer le poste de ministre d’État et à mener des négociations avec les Azerbaïdjanais pour résoudre le conflit d’Artsakh. Pour Babayan, le dialogue direct était le seul moyen de sortir l’Artsakh de l’impasse. Cependant, sa proposition contredisait les plans russes. Le gouvernement de l’Artsakh poursuivait pour sa part la politique « pas de concession, pas de dialogue », comptant sur l’aide russe.

Et il est regrettable de voir que les dirigeants d’Artsakh, soumis à un siège depuis 10 mois, espéraient toujours que les forces russes de maintien de la paix protégeraient l’Artsakh et les Arméniens de l’Artsakh des attaques azerbaïdjanaises. Il est tout simplement triste d’entendre Samvel Chahramanian, avouer lors de son interview tardive à la télévision publique qu’il n’a compris l’inaction des Russes que le jour de l’attaque azerbaïdjanaise, le 19 septembre. Selon ses propres termes : « quelques heures plus tard, j’ai réalisé que nous étions seuls à nous opposer à cette agression, les Russes ayant adopté une position d’observateur ».

Chahramanian a accepté la défaite le 20 septembre et a arrêté la guerre « afin de faire cesser l’effusion de sang » : le même langage, le même vocabulaire que le Premier ministre arménien avait utilisé dans la soirée du 9 novembre 2020, pour lequels il a été qualifié de « traître ». Alors que pour Chahramanian et ses amis, le silence a primé. La honte d’une deuxième défaite contre l’Azerbaïdjan, la myopie politique et le déshonneur de l’emprisonnement de ses dirigeants à Bakou parlent d’eux-mêmes. 

J. Tch. 

Éditorial