Rechercher
Fermer ce champ de recherche.

«Nuit silencieuse, …»

Comment accueillir la nouvelle année 2024, après l’épouvantable catastrophe survenue en Artsakh en 2023 ? De manière silencieuse, avec humilité, avec modestie, avec douleur, avec un sentiment d’effacement… Avec foi peut-être ? Est-il encore possible de l’accueillir avec foi ?
Le Christ a-t-il un rôle à jouer dans notre échec ? L’homélie prononcée par sa Sainteté Karékine II souligne la relation très particulière de l’intercession de Dieu dans la vie nationale. Il y est dit :
«Au XXIe siècle, notre peuple a de nouveau subi des pertes et a été soumis à de nouvelles épreuves que, malheureusement, nous n’avons pas pu surmonter en raison d’événements géopolitiques complexes, et aussi à cause d’une déviation de la voie divine de la bonté, de la justice et de la vérité.» Il n’est pas clairement dit qui a dévié du chemin du bien, de la justice et de la vérité. En choisissant comme sujet le pluriel de la première personne, on peut naturellement supposer que le mot s’adresse aussi aux serviteurs de l’Église apostolique arménienne, qui ont péché et se sont éloignés du chemin de Dieu.

Les analystes politiques considèrent Aliev, Poutine, les Turcs, Israël, l’inaction de l’Occident comme les principaux coupables du désastre subi par l’Artsakh… Cependant, il s’avère pour le Catholicos que nous sommes aussi coupables… Il ne faut cependant pas tirer des conclusions hâtives, la suite du sermon révèle des faits encore plus intéressants : « La bonté en nous a été envahie par les mauvaises herbes du mal et de la trahison, la justice a été altérée par les manifestations de partialité et de malhonnêteté, la vérité a été mutilée et déformée par les mensonges et les actions malveillantes. De tels vices ont également causé la division de notre nation, la perte de la force et des défaites, ainsi que la perte de notre sainteté et de notre dignité ».  Dans cette section, il devient plus clair que ce n’est pas la nation arménienne tout entière qui est coupable, mais une partie qui divise, qui altère, qui mutile et déforme, ce qui rend possible la fragmentation de la nation au point de perdre son caractère sacré et sa dignité. Il est intéressant de savoir de quelle force on parle. Ne serait-ce pas le gouvernement arménien qui serait visé ? Ces flèches pointues, ne sont-elles pas dirigées vers le Premier ministre ? Ce n’est pas explicitement mentionné, mais cela semble sous-entendu. Il est dommage que l’Église, qui a le privilège d’être l’intermédiaire entre les hommes et le Christ, ne soit pas en mesure de contenir ces malheurs.

Cependant, le sermon ne se contente pas de ces petites accusations indirectes. Il contient d’autres joyaux théologiques comme la suivante : « C’est ainsi que l’Artsakh est resté abandonné lors des atrocités qu’il a subies. Les Arméniens d’Artsakh ont été persécutés et sont devenus des sans-abri chassés de leur pays d’origine. Mais le Seigneur, qui par sa naissance a apporté le salut et la lumière dans les ténèbres, montre qu’avec Dieu, toute épreuve se transforme en victoire, toute souffrance en récompense divine, toute difficulté en force et puissance, et même la mort en éternité. » Un chef-d’œuvre de la théologie dont seul le Saint-Père lui-même pourrait croire. Déclarer qu’avec la naissance de Jésus le 6 janvier, les Arméniens d’Artsakh ont été sauvés, leurs épreuves se sont transformées en victoire, en force, leurs souffrances en récompense divine… Et, donc, qu’il n’est plus nécessaire de se battre, de revendiquer, de lutter pour le retour… En un mot : peuple d’Artsakh, qu’attends-tu, sois heureux tu es victorieux, tu as la récompense divine… ? 

Les sermons de Sa Sainteté ont généralement un contenu plus politique et national avec une petite touche religieuse et confessionnelle. Le message de Noël 2024, tout en suivant le même traitement, souffre d’une absence absolue d’empathie, d’un véritable sentiment de perte que tout homme ayant subi un nettoyage ethnique ressent. Il n’est pas nécessaire de commenter la suite du sermon. Un dicton populaire convient parfaitement à cette situation ubuesque : « Si la parole est d’argent, alors le silence est d’or ». Parfois, le silence est vraiment d’or, même si les hommes d’Église ont le devoir de transmettre la parole de Dieu.

J. Tch. 

Éditorial